Connaissez-vous le vin vietnamien ?

Du vin au Vietnam ?! Impensable, m’étais-je dit à l’époque, en préparant le projet. Et pourtant. On y compte pas moins d’une vingtaine de domaines…et quelques millions de bouteilles produites chaque année(1). Je décide donc de m’y rendre, avec l’aide précieuse de Raymond Ringhoff, PDG de Vietnam Wine Tours – la seule compagnie du pays spécialisée dans les voyages oenotouristiques.
Direction Dalat, la grande région de production, au nord du pays.

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À la sortie de l’avion, je suis attendu par Mr Huang Thê Hung, un adorable guide local, qui va m’accompagner dans mon voyage et m’aider dans la traduction et les visites de domaines. Indispensable au Vietnam.

Dalat, quartier général de la production vietnamienne

Depuis l’aéroport, il ne nous faudra pas moins de quatre heures de route pour  rejoindre Dalat, à 180km dans les terres. La ville est perchée à 1700 mètres d’altitude. Parcourant des routes plus sinueuses et abîmées les unes que les autres, la succession de paysages sauvages par lesquels nous passons est à couper le souffle. Rizières, forêts, rivières, montagnes, plantations de café. 

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Je suis aux anges. Même l’humidité dans l’air, qui colle littéralement les habits sur la peau, ne peut altérer l’émerveillement qui m’anime.

La fin de la route se fait à la nuit tombée. Soudain, des milliers de points blancs se mettent à briller autour de nous dans le noir, nous suivant sur les bords de la route. On se croirait dans un dessin animé tout droit sorti d’un studio japonais. Comme si une colonie de lucioles avait élu domicile dans la montagne… Le moment est féérique. Quasi mystique. Mais qu’est-ce donc ? Ce sont les lampes chauffantes qui servent à la croissance des fleurs sous serre dans la région, m’explique mon guide. Dalat, avec son climat d’altitude plus tempéré, est en effet réputé pour ses cultures florales. Je ris devant tant de naïveté de ma part.

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Le lendemain, rendez-vous est pris avec Dalat Beco, l’un des domaines phares du pays, créé en 2000. Avec 670 000 bouteilles produites par an, l’équipe de Dalat Beco me confie faire partie des domaines vietnamiens de taille moyenne. Un cépage domine le vignoble ici : le cardinal. Sa particularité : il est vinifié aussi bien en blanc qu’en rouge !

Visitant le site d’embouteillage, je suis curieux de ne pas avoir vu la moindre parcelle de vigne autour du domaine et interroge mes hôtes. “Il y a eu une tentative de vignoble à quelques kilomètres d’ici : un échec, à cause de l’altitude. Tout est désormais produit sur la côte, à trois heures d’ici. Les raisins sont acheminés en camion jusqu’à Dalat“, m’explique-t-on.

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Les achats se font auprès de fermiers, exclusivement. Pourquoi ne pas délocaliser la production dans ce cas ? Tout simplement parce que “seule l’altitude de Dalat assure des conditions optimales pour la fermentation et l’élevage des vins“.
Ainsi, dans cette partie du monde au climat extrême, on produit jusqu’à trois vendanges par an. Par conséquent, la vigne ne se repose jamais et son espérance de vie ne dépasse pas les 8 ans (on peut pousser jusqu’à 15 ans avec un porte-greffe). Comme à Bali, on peut donc faire ici du vin toute l’année, simplement en espaçant les périodes de taille sur différentes parcelles. Cela permet aux domaines d’avoir un vin plus frais et non millésimé.

Ladora Winery, à l’initiative du “vin issu de raisins“ vietnamien

Avant 1976 – et l’indépendance du Vietnam – il existait dans le pays une production de liqueur et de vin de fruit, gérée par les Français.

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Il faudra cependant attendre 1998, pour voir apparaître les premières plantations de raisin, sous l’impulsion de Ladora Winery. En 1999, le premier “vin issu de raisins“ vietnamien est né (en milieu tropical, la vigne pousse dès la 2ème année !).

Visite du site, aussi imposant qu’impressionnant, avec ses immenses cuves en inox installées en intérieur comme en extérieur, et où l’on produit plus de 2,5 millions de bouteilles. Port de la charlotte, de la blouse blanche et de protège-chaussures obligatoires : Ladora Winery applique à la lettre les standards de production européenne. On le ressent d’ailleurs dans les vins, plus homogènes qu’ailleurs.

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Un Skype est organisé avec la direction du groupe, Ladofoods (aussi producteur de noix de cajou), basée à Hô Chi Minh-Ville, la capitale. Une situation amusante et des plus originales. Me voilà à discuter sur grand écran avec Messieurs Nguyen Hun Thuy (directeur général) et Nguyen Tran Quang (directeur du conseil d’administration). L’occasion d’apprendre que Château Dalat, créée en 2013, est la marque premium du groupe. On y retrouve des cépages internationaux comme la syrah, le cabernet sauvignon et le chardonnay. Une volonté clairement affichée vers davantage de qualité. Et un pas en avant vers une viticulture plus moderne.

Un vignoble au niveau de la mer

Que ce soit Dalat BecoLadora Winery ou tout autre domaine de Dalat, les vignobles se trouvent tous dans la région côtière de Ning Thuan, à 130km de là, au niveau de la mer.

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Seule cette partie du Vietnam semble donner des résultats probants pour la culture de la vigne. C’est également la région la plus chaude du pays. Aujourd’hui, alors que nous visitons quelques domaines de Ning Thuan, il ne fait “que“ 30°C. On atteint aisément les 36°C en cette période de l’année.

J’apprends que Ning Thuan était très fréquentée jusque dans les années 2000. Or l’ouverture de nouvelles régions, plus attractives, a vidé la côte de ses touristes. Résultat, une région aujourd’hui délaissée, avec des plages désertes et une atmosphère des plus fantomatique. Étrange. Qu’importe, le vignoble qui fait face à nous est magnifique. 

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Ladora Winery y a planté 20 hectares de Vitis vinifera pour ses grandes cuvées. Le reste des parcelles, plantées en cardinal, correspond à des contrats avec des fermiers locaux.

Rencontre avec les propriétaires du domaine My Hoa, l’un des rares microvignobles familiaux du Vietnam, commencé en 2000. Une production artisanale, faite à l’arrière de la maison, sans prétention, mais au charme fou. Ici, le vin fermente tranquillement dans de petites cuves en plastique. Rencontre avec une famille aussi discrète qu’attachante. On est bien loin des grosses productions du pays. 2 hectares de vigne, majoritairement plantés en cardinal et avec un peu de NH01-48, un hybride blanc local sans nom.

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Le vignoble, lui, est planté en pergola à 1,5 mètre du sol, permettant aux propriétaires de travailler à hauteur d’homme.

Dégustation du vin blanc, 100% issu du cépage NH01-48. Le breuvage est servi frais, avec des glaçons. Pourquoi pas. La bouche est sucrée et a un goût aigre, mais s’accommode bien avec le poulet bouilli servi lors du repas, à ma grande surprise. Je goûte le vin rouge avec un peu d’alcool de riz ajouté. Un gout âpre et inhabituel pour le plais d’un occidental. “C’est comme ça que les hommes le boivent ici“, m’explique-t-on en riant.

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Le domaine semble rencontrer un fier succès : pour satisfaire la demande, la famille Hoa projette de planter un nouvel hectare de vigne l’an prochain, derrière la maison, à la place de l’actuelle rizière. Comme quoi, tous les goûts sont dans la nature et se doivent d’être respectés.

Nous terminons le repas – et le séjour – par la découverte du Vú sữa (aussi appelé Chrysophyllum cainit), un fruit vert en forme de pomme, à l’aspect laiteux à l’intérieur, et dont la chair, aussi délicieuse que juteuse, a un goût d’amande et de fruits blancs mûrs.

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Une merveille ! À découvrir en exclusivité au Vietnam.

WineExplorers’ment vôtre,
JBA

 

Merci aux domaines Dalat BecoLadora Winery et My Hoa pour leur accueil chaleureux. Merci à Raymond Ringhoff, PDG de Vietnam Wine Tours, de m’avoir si bien aidé, guidé et conseillé dans l’organisation de ce voyage. Enfin, merci à mon ami Denis Gastin de m’avoir présenté Raymond.

(1) Bien qu’il soit compliqué d’avoir les chiffres exacts de la viticulture au Vietnam, on estime qu’il y a une vingtaine de domaines, pour une production annuelle dépassant les 10 millions de bouteilles produites.

Le Cambodge, nouveau venu sur la carte viticole asiatique

Parti de Birmanie de bon matin et après une journée pleine avec trois avions (Heho-Mandalay, Mandalay-Bangkok, Bangkok-Siem Reap), je suis très excité à l’idée de débarquer au Cambodge. J’ai entendu dire qu’il y avait un petit domaine perdu dans la campagne de Battambang et je compte bien mettre la main dessus !

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Où se trouve-t-il exactement ? À quoi ressemble-t-il ? Pourquoi avoir planté de la vigne au Cambodge ? Autant de questions auxquelles il me tarde de trouver des réponses… En route pour une exploration hors des sentiers battus des plus rocambolesques.

Un vignoble bien caché

Croyez-vous en la bonne étoile ? Personnellement, oui. À chaque fois que je me suis retrouvé au pied du mur dans cette formidable aventure, j’ai toujours eu la chance de croiser une personne pour me remettre sur le bon chemin. J’en suis d’ailleurs reconnaissant chaque matin.

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Ma bonne étoile cambodgienne se nomme Visooth Lohitnavy (propriétaire du domaine GranMonte en Thaïlande et que j’avais rencontré trois semaines plus tôt). Il a croisé il y a quelques années de cela Mr Chan Thaychheoung, le propriétaire du fameux domaine cambodgien, et m’a proposé de nous mettre en relation. Quelle veine !

Après quelques brefs échanges dans un anglais sommaire, mais efficace, me voilà débarqué à Siem Reap avec pour seule indication, qu’il me faut prendre un bus demain jusqu’à Battambang. C’est tout. Je ne sais ni où, ni à quelle heure prendre le bus. Le staff de la maison d’hôtes dans laquelle je suis hébergé pour la nuit ne parle pas anglais. Il m’envoie à la blanchisserie voisine, où la patronne semble avoir l’habitude d’aiguiller les voyageurs. “C’est 6$ pour Battambang, départ à 10h“.

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Le lendemain, un mini bus passe me récupérer. Il est rempli d’une dizaine de sympathiques voyageurs. J’apprends que l’on a tous payé un prix différent, entre 5 et 7$. C’est un peu à la tête du client, paraît-il. Direction la gare ferroviaire à la sortie de la ville – car les bus sont interdits dans Siem Reap. Après 200 km, une circulation quelque peu chaotique sous un soleil de plomb et quelques 4h30 de route plus tard, j’arrive avec presque 2h de retard à un “arrêt de bus“, qui n’est autre qu’un petit shop littéralement perdu au milieu de nulle part.
Je m’interroge : j’espère que je suis au bon endroit et que mes hôtes auront eu la patience de m’attendre.

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Dehors, une douzaine de cambodgiens fait le pied de grue sur le bord de la route, portant à bout de bras des pancartes, toutes faisant la réclame de leur Guest House. Un peu plus loin, à l’écart, Mr Chan Thaychheoung et son fils Chan Senghong sont là. Ils m’attendent, le sourire aux lèvres et me font de grands signes. Quel accueil ! Nous ne nous connaissons pas encore mais j’aime déjà cette famille. Ils dégagent une telle énergie positive. 
L’aventure vin peut enfin commencer. Et commence par un mémorable diner. 

Chan Thay Chhoeung Winery, l’unique

Mr Chan Thaychheoung a une histoire aussi touchante. Amoureux de vin dès l’âge de 21 ans, il décide à l’époque d’acheter une vingtaine de pieds de vigne, qu’il tente de faire pousser dans son jardin. L’échec. Mettant son rêve de côté, il devient fermier, et comme beaucoup d’autres producteurs dans la région, fait pousser des oranges. Mais la compétition est forte autour de chez lui.

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Il se met donc à réfléchir : il aimerait faire pousser un fruit différent de ceux des autres fermiers cambodgiens. Il se souvient alors de sa tentative infructueuse de jeunesse et l’idée lui prend de se mettre à contre courant de la profession en faisant pousser du raisin – chose unique dans le pays.

Mr Chan Thaychheoung commence prudemment avec 9 plants du cépage rouge black queen, histoire de voir. Il réussit son premier vin en 2004, avec quelques bouteilles produites pour les amis et la famille. C’est la révélation. Chan Thay Chhoeung Winery est né. Dans la foulée, il plante 3 hectares de black queen et quelques pieds de shiraz, un cépage qu’il affectionne tout particulièrement. Un investissement conséquent et un pari risqué : il joue toutes ses économies.

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Travailleur infatigable, il agrandit petit à petit son vignoble, toujours en réinvestissant chaque sou de son petit capital. En 2013, il achète des pieds de shiraz en provenance d’Israël et plante 3 hectares supplémentaires. Aujourd’hui, il en compte 10 hectares.
Pour l’heure l’équipement est modeste. Le vin est vinifié dans des bonbonnes en verre. Qu’importe, Rome ne s’est pas construite en un jour. Ils viennent d’ailleurs d’investir dans 3 cuves inox made in China pour l’an prochain, avec une capacité totale de production de 7 000L.

Jus de fruit, éducation et pédagogie

Cette année, la saison des pluies a été très intense et la récolte n’est pas à la hauteur. 

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Résultat, pas de vin produit et un focus sur l’élaboration d’un (excellent) jus de raisin organique maison 100% syrah, qui fait le bonheur des papilles et dont je me suis délecté à de nombreuses reprises.

Nous dégustons la production de l’an passé. Un vin atypique, également issu du cépage syrah et loin des standards européens. Mais qui remis dans son contexte et accompagné de quelques glaçons (c’est une coutume ici), rafraîchit le palais et accommode très bien les plats à base de légumes fermentés.

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Mr Chan Thaychheoung me fait visiter avec beaucoup de fierté le jardin pédagogique qu’il a créé en face de chez lui. Un véritable musée à ciel ouvert, où les cambodgiens viennent en nombre admirer la vigne, une plante qui jusqu’alors leur était inconnue.

“Il est important que nous éduquions les locaux en leur montrant à quoi ressemble une vigne et comment pousse une grappe de raisin“. Un véritable succès, où chacun des touristes en visite semble repartir conquis, sirotant un verre de jus de syrah à la paille. 

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Et il y en a pour tous les publics. Nous croisons même un groupe de moines curieux venus découvrir cette nouvelle attraction, aussi ludique qu’indispensable. Bravo !

Bambou Train & Angkor : deux incontournables

Un peu de fun ce week-end, avant le départ pour le Vietnam, à bord du “train de bambou“, une attraction incontournable dans la région de Battambang que j’ai le plaisir de découvrir avec la famille Chan. Il s’agit d’un genre de draisine motorisée constituée d’une plate-forme de bambou, qui permettait dans les années 70′ au personnel chargé d’entretenir les voies ferrées de se déplacer, puis dans les années 80′ à amener les soldats et leurs alliés vers le front.

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Ce qui en fait son charme et son attractivité indéniable pour les touristes du monde entier : un seul rail pour deux sens de circulation. Du coup, lorsque l’on rencontre un train arrivant dans l’autre sens, on s’arrête et on démonte l’un pour laisser passer l’autre. Et à une vitesse maximum de 50km/h, ça secoue drôlement. Mieux vaut garder une main sur son chapeau.

Autre lieu immanquable et des plus spectaculaires : Angkor, à Siem Reap, avec ses temples classés au patrimoine mondial par l’UNESCO. Lever à l’aube (les guichets ouvrent à 5h du matin et sont pris d’assaut), pour un moment inoubliable et magique.

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Voir se lever le jour sur le temple d’Angkor Vat – le plus grand des temples du complexe – est un moment unique. Il y a un côté mystique à voir se dessiner soudain dans la nuit les colonnes gigantesques de cet édifice sculpté de toutes parts. Comme le monde est beau quand il est vu sous cet angle…

Alors bien sûr, le Cambodge présente (encore) toutes les difficultés pour l’élaboration de vin : des températures extrêmes, une saison des pluies en été et une forte humidité constante. Sans compter un manque d’accès à des équipements de pointe. Qu’importe. Ici, on fait du vin avec les tripes, tout est vendu sur place, et en plus les gens reviennent. Comme quoi, un vin peut toujours trouver chaussure à son pied.

WineExplorers’ment vôtre,
JBA

 

Merci à Mr Chan Thaychheoung et à sa famille pour leur accueil extraordinaire et pour m’avoir ouvert leur maison avec tant de simplicité et de gentillesse. Merci à son fils, Chan Senghong, pour avoir été un si bon guide et pour m’avoir fait découvrir la magie de Battambang. Enfin, merci à Visooth Lohitnavy (propriétaire du domaine GranMonte en Thaïlande), pour cette précieuse mise en relation.

La Birmanie, deux vignobles du bout du monde

Suite du périple en Asie avec l’incontournable et fascinante Birmanie, un pays merveilleux et d’une beauté pittoresque. Au cœur de ses montagnes, sur les bords du lac Inle, se cachent les deux seuls et uniques domaines birmans(1) – aussi discrets qu’intrigants.

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En route pour un périple haut en couleurs, en compagnie de mon amie œnologue Amélie Mornex, une passionnée de la viticulture asiatique.

Mandalay et son énergie positive

Arrivée à Mandalay, la capitale, sous un soleil écrasant. Beaucoup de poussière, une pauvreté omniprésente. J’ai l’impression de faire un bond en arrière de 50 ans : seulement 30% des foyers sont connectés à l’électricité dans le pays(2). Malgré cela, les gens que nous rencontrons ont tous le sourire aux lèvres et une joie de vivre palpable dans le regard. Ça fait chaud au cœur.

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Nous arpentons les rues de la ville à califourchon sur un vélo avec deux sièges dos à dos et conduit par un chauffeur. Amélie devant, dans le sens de la route, et moi à l’arrière, faisant face à la circulation. Pratique pour admirer le paysage.

Rien de plus agréable que de dîner le long du fleuve Irrawaddy, là où les bateaux, pirogues et autres embarcations de fortune déchargent les sacs de toile remplis de denrées alimentaires, dans un va et vient incessant, aussi organisé que peut l’être une fourmilière. Nous rencontrons un couple d’allemands arrivés de Munich et décidons de partager un dîner ensemble, au coucher du soleil. L’endroit est beau, dénué de tout artifice. Beaucoup de familles vivent ici dans des abris de fortune en bois, les pieds nus dans le sable, la poussière et les détritus.

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Face à nous, le linge sèche sur des palissades en bambou. Les enfants jouent dans le sable. Les plus petits ont les fesses à l’air. Quelques cochons se promènent au milieu d’eux, cherchant de quoi manger dans les poubelles. C’est l’heure de la douche. On se savonne dans le fleuve.

Le lendemain à l’aube, départ en avion pour Hého, à 230km au sud : c’est le plus simple pour rejoindre les deux domaines viticoles, compte tenu de l’état des routes (il faudrait pratiquement une journée en bus pour y arriver). Lever à 6h. Il fait encore nuit noire dehors et le spectacle qui s’offre à nous dans les rues de la ville a un côté mystique : des dizaines de moines défilent pieds nus, drapés de tuniques violettes, en quête d’offrandes pour leur seul et unique repas de la journée(3). Un rituel ancestral très respecté en Birmanie.

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Aythaya, le pionnier birman

Il fait frais en sortant de l’avion. C’est agréable. Nous sommes à 1200 mètres d’altitude, sur les pentes des Montagnes Taunggyi.
C’est là que Berth Morsbach, un allemand spécialisé en cultures tropicales, trouve un terrain en 1998 pour y fonder Aythaya (Myanmar Estate), le premier domaine de Birmanie. Un défi de taille, se souvient-il, dans un pays sans aucune culture du vin et aux conditions climatiques hostiles. L’endroit est magnifique ! 

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Avec ses bungalows écologiques faisant face à un vignoble aussi fleuri qu’impeccable et son délicieux restaurant mêlant plats traditionnels et cuisine du monde, Myanmar Estate est un lieu privilégié de la haute bureaucratie birmane.

Hans Leiendecker, le directeur et œnologue du domaine – lui aussi allemand et diplômé de la prestigieuse université de Geisenheim – nous livre une explication passionnante sur les différents lieux de production.

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Au total, 10 hectares en propre et autant sous contrat, répartis un peu partout dans le pays, jusqu’à 800km du domaine :
-dans le nord, à 1200 mètres d’altitude, le long de la rivière Kyan Hnyat, une région propice pour les cépages rouges ;
-à Loikaw, à l’est, à 850 mètres d’altitude, où Bert avait créé en 1986 la première plantation de riz basmati dans le pays ;
-à Mektila et Yamethin, au centre du pays, où l’on trouve également la plus grosse production de raisins de table de Birmanie ;
-ou encore au Mont Popa, à 300 mètres d’altitude, un ancien volcan au centre du pays qui a explosé environ 400 ans avant JC et offre des sols très fertiles.

En ce matin de février, du sauvignon blanc arrive au domaine en petites caissettes.

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Les raisins sont beaux. Ils vont servir à l’élaboration de la cuvée Shan Panya Brut, un vin effervescent rafraîchissant et très aromatique ; parfait pour l’apéritif.

Une viticulture tropicale des plus complexes

Au domaine Aythaya, on a bien conscience des difficultés à produire des Vitis vinifera dans un climat aussi tropical. C’est pourquoi l’herbe est coupée très ras : pour protéger les pieds de vigne de l’humidité. Ici, comptez minimum 20% d’humidité en journée et 90% d’humidité la nuit. Résultat : on peut avoir en Birmanie des maladies de la vigne – comme l’oïdium – sans même avoir eu de pluie ! Cette année, pour la première fois, on a même vu du botrytis. “On ferait mieux de cultiver des champignons“, dit Hans en rigolant.

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Pour lui, les pays tropicaux ne seront jamais de véritables pays viticoles. Les conditions de croissance y sont trop complexes et le coût de production y est deux fois plus élevé. “Impossible de faire du vin bio par exemple, avec vingt à vingt-deux sprays par an, contre sept à huit en moyenne en Europe“. C’est là le revers de la médaille. “S’il n’y a que deux établissements vinicoles au Myanmar, c’est bien qu’il y a une raison“, ajoute-t-il.
Quant à la faune locale, mieux vaut être sur ses gardes. Il n’est pas rare de croiser des Cobras cracheurs à cou noir, des Crotales des Bambous (un serpent vert qui ressemble à s’y méprendre à une branche dans l’herbe), ou encore quelques Pythons, perdus entre les rangs de vigne.

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Je réalise soudain que je me promène en tongs dans le vignoble… Pas très malin.

Red Mountain Estate

Très joli domaine au sommet d’une petite colline surplombant le lac d’Inle et faisant face à la chaîne de montagnes de Paung Paing, Red Mountain a été créé en 2003, sous l’expertise de l’oenologue français François-Xavier Raynal – qui a établi le vignoble et l’a managé jusqu’en 2015.
Réparti en deux sites, le vignoble de 75 hectares a été le terrain de nombreuses expérimentations. Des variétés internationales comme le petit verdot, le macabeu, l’alicante bouschet, le cabernet sauvignon, le cabernet franc ou encore le merlot, ont très vite été abandonnées, faute de raisins arrivant à maturité.

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Désormais, Red Mountain se concentre sur les cépages sauvignon blanc, muscat à petits grains, chenin blanc et chardonnay en blanc ; shiraz, carignan, pinot noir et tempranillo en rouge.

“Nous nous concentrons sur une seule vendange, pour une production d’environ 160 000 bouteilles par an“, confie la jeune oenologue Naw Naw Aye, qui reprend cette année le flambeau. Un défi important pour elle, car après un passage de quelques années au marketing chez Red Moutain, Naw Naw débute de zéro côté vin. Elle revient tout juste d’un an d’apprentissage à l’Université du Vin Suze la Rousse, en France, où elle y a appris quelques bases.

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Sa professeur, Marie-Josée Richaud, est venue tout spécialement pour un mois, afin d’encourager son élève, dont la première vendange débute dans quelques jours. Nous lui souhaitons bonne chance dans cette belle aventure !

Découverte du lac Inle

Les deux domaines viticoles birmans n’étant qu’à quelques minutes du célèbre lac d’Inle, nous en profitons pour partir à sa découverte, à bord d’une pirogue. Sillonnant les rives du lac au soleil couchant, nous admirons les villages de pêcheurs sur pilotis.
Sur de petites embarcations longues et étroites, les pêcheurs ont un style acrobatique et des plus originales : une jambe enroulée autour d’une pagaye pour avancer avec des mouvements circulaires, l’autre en équilibre sur la proue.

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Une barque s’approche de nous. Deux pêcheurs prennent littéralement la pose. Je me prends au jeu des photos. Au final, ils nous demandent des sous… Je refuse poliment. Les pêcheurs reprennent le large sans rancune, se dirigeant aussitôt vers une autre embarcation touristique.

Conclusion de notre séjour en beauté à l’hôtel View Point Lodge, où nous sommes reçus par notre ami Arno Di Biase. L’endroit est idyllique : bungalow en bois sur pilotis, spa, cocktail de bienvenue sur la terrasse… ici chaque petit détail compte et rend le séjour inoubliable.

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Dernier moment de détente au SPA de l’hôtel, avec une application de thanaka sur le visage, une crème obtenue à partir d’écorce d’arbres. Ça hydrate la peau et protège du soleil. C’est très agréable et rafraîchissant. Les enfants, les femmes et les personnes âgées en appliquent tous les matins. Avis aux amateurs.

WineExplorers’ment vôtre,
JBA

 

Merci aux domaines Aythaya (Myanmar Estate) et Red Moutain pour leur accueil chaleureux. Merci à Hans Leiendecker pour nous avoir aidés dans nos déplacements dans le pays. Merci à mon amie Amélie Mornex de m’avoir si bien accompagné dans ce pays qu’elle connaît comme sa poche. Et enfin, merci à Arno Di Biase, directeur du ViewPoint Lodge & Fine Cuisines, pour nous avoir accueillis dans son si joli établissement et pour son rôle précieux de guide dans les rues de Nyaungshwe.

 

(1) Il semblerait qu’il y ait deux à trois nouveaux projets de vignobles dans le pays, selon des sources locales, mais personne n’est sûr que cela aboutisse.
(2) Pour faire un peu d’argent, la Birmanie vend une partie de son électricité en Chine et en Thaïlande.
(3) Les moines ont jusqu’à 11h du matin pour manger. Ensuite, il leur faut attendre le lendemain avant de reprendre leur prochain repas.

Le vignoble thaïlandais : inoubliable et inclassable

Aussi beau que fragile, aussi sauvage qu’accueillant. Au delà de toutes mes attentes. Défiant les lois de la viticulture classique. En dehors des sentiers battus et réservant quelques pépites côté vin… Le vignoble thaïlandais est une vraie belle découverte !

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La Thaïlande, qui compte une douzaine de domaines viticoles, principalement dans la région de Khao Yai (dans le nord), s’étend sur moins de 4 000 hectares(1). Voyage à la découverte d’un univers viticole fascinant, composé d’une poignée de (fous) passionnés.

Un enthousiasme affiché malgré des défis de taille

Atterri à l’aube à l’aéroport de Bangkok (4h30 du matin), je suis agréablement surpris par le professionnalisme des taxis thaïlandais : des prix affichés clairement, une file d’attente unique et un service impeccable ; pour une arrivée dans la capitale des plus douces. À peine le pied posé dans Bangkok, une atmosphère particulière m’envoûte.

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Le joyeux bazar des fils électriques dans les rues, les odeurs enivrantes de nourriture, le chant matinal des oiseaux et la ville encore endormie donnent une impression de plénitude absolue.

Rencontre avec Mr Pairach Intaput, président de l’Association des Sommeliers de Thaïlande, au restaurant Bo Lan – le raffinement ultime en matière de nourriture thaïlandaise. L’occasion d’apprendre que l’histoire viticole du pays – qui a démarré en 1995 avec le Château de Loei (aujourd’hui à l’abandon), puis avec le domaine GranMonte en 1999 – commence à peine à émerger. “La promotion du vin étant interdite en Thaïlande, il est pour l’instant interdit d’écrire de livre sur le sujet. De plus, l’association des sommeliers n’est officiellement reconnue que depuis 2015 : avant, c’était assimilé à de l’alcoolisme“, confit Mr Intaput.

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Ici, comme dans de nombreux pays au climat humide et tropical, on pourrait faire jusqu’à deux vendanges par an, avec une saison sèche – où les températures peuvent aisément dépasser les 40°C, et une saison des pluies – où le cycle végétatif de la vigne est mis à rude épreuve.

Pour les vignerons les plus consciencieux, seule la vendange en saison sèche est récoltée. Ensuite, grâce à un produit appelé le Dormex – un régulateur de croissance des plantes appliqué en général dans les 48 heures suivant la vendange – on favorise un arrêt du bourgeonnement uniforme ; afin que la plante puisse rentrer en repos.

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« Ça n’est pas difficile de faire pousser de la vigne en Thaïlande ; seulement, avec la pression atmosphérique et l’humidité permanente, il est impossible de faire des vins bio : obligation de traiter la vigne contre les maladies tel que le Mildiou ou la pourriture grise », constate Mr Intaput.

GranMonte, une jolie succes story familiale

Après avoir récupéré mon amie Amélie Mornex – œnologue française qui aime par-dessus tout faire les vinifications en Asie et qui y passe la majeure partie de son temps depuis des années – nous prenons la direction de GranMonte, à 2h30 de voiture au nord de Bangkok.

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La première impression en arrivant devant ce domaine de 15 hectares d’un seul tenant à 350 mètres au-dessus du niveau de la mer me laisse sans voix. Un vignoble planté en 1999 sur des sols d’argile, de loess et de calcaire, rigoureusement découpé en 20 blocks et où pas moins d’une vingtaine de cépages cohabitent… Parmi eux, quelques variétés internationales comme la syrah, le cabernet sauvignon, le chenin blanc, le grenache et le viognier. Et d’autres cépages plus surprenants, comme le semillon, le verdelho ou le durif(2) !

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Aux commandes de ce domaine : l’adorable famille Lohitnavy. Visooth, le papa – ancien pilote de course et rédacteur en chef d’un magazine automobile, qui a eu envie de changer de vie. Sakuna, la maman, qui gère les restaurants et le café du domaine. Mimi, la fille cadette, directrice marketing en charge des relations publiques. Et Nikki, l’ainée des deux sœurs, responsable de la viticulture et œnologue du domaine.

C’est tout excité que nous nous levons le lendemain aux aurores pour une session vendange du chenin blanc ! Ciseaux en main (une fois n’est pas coutume), nous coupons les grappes dans la bonne humeur et sous un soleil de plomb.

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L’état sanitaire des raisins est superbe. Ça promet un beau millésime.

Nikki Lohitnavy, la révélation en viticulture tropicale

Je le dis sans détour : qui affirme n’avoir jamais bu un “grand vin“ issu d’une viticulture tropicale n’a pas encore bu l’un des vins du domaine GranMonte
J’en vois d’ici monter au créneau sur la notion de grands vins ; criant à l’hérésie. Pas du tout ! D’abord, qu’est-ce qu’un grand vin ? Voilà une question bien personnelle… Une question d’émotions, de joie, de ressenti profond, de plénitude, de gourmandise, que j’aime à décrire comme un moment aussi intense et réconfortant qu’une soirée au coin du feu dans les bras de l’être aimé.

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Rencontre avec Nikki Lohitnavy. “À l’âge de 10 ans, je voulais être botaniste“, raconte-t-elle. Diplômée en œnologie de la prestigieuse université d’Adélaïde, Nikki parcours le monde et forme sa technique, notamment dans le nord du Brésil, où elle apprend à dompter la vigne en milieu humide. En 2009, elle fait son premier millésime à GranMonte. Un virage qualitatif certain pour le domaine. C’est la révélation.

Depuis la paille sur les pieds de vigne pour réduire le nombre de spray herbicide et donner de la matière organique aux sols, jusqu’aux fibres de banane servant à attacher la vigne pour leur côté écolo, Nikki expérimente sans cesse. “J’expérimente actuellement quatre nouveaux cépages : sangiovese, barbera, touriga nacional et touriga franca. Mon rêve sera d’avoir plus de place encore pour tester bien d’autres cépages, mais l’hectare coûte cher ici“.

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Côté technologie, ça n’est pas mal non plus. “Nous exploitons notre vignoble avec un système agricole de précision appelé ‘’Smart Vineyard’’, qui intègre une surveillance microclimatique nous aidant à obtenir le meilleur potentiel de qualité des raisins dans ce climat à la viticulture non conventionnelle“.

Nikki m’a tout simplement ouvert les yeux sur la viticulture en culture tropicale, en m’apportant la preuve qu’avec de la passion, beaucoup de savoir-faire, un travail acharné à la vigne et un équipement de pointe, il est possible d’y faire de très jolis vins.

L’Oenotourisme, la clé du succès

Malgré son histoire viticole récente, la Thaïlande est déjà très avancée côté oenotourisme et a tout compris.
Comme chez Silverlake, à Pattaya, où l’on compte pas moins de 800 000 visiteurs par an (!). Ces derniers raffolent de la visite des jardins du domaine en minibus. Une véritable expérience façon “parc d’attraction“, prolongée le midi au restaurant et le soir dans l’une des chambres de style hollywoodien du complexe.

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Dans un registre plus “zen“, chez Village Farm & Winery, dans la région de Khao Yai, on peut venir méditer au milieu des vignes le temps d’un week-end, et profiter du calme des chambres sans télévision ni internet.

Côté “nature“, Alcidini Winery, le plus petit vignoble thaïlandais avec 8 hectares, accueille les visiteurs dans son domaine pédagogique conduit organiquement. Un sacré défi dans une partie du monde aussi tropicale : pas de pesticides, utilisation de moutons pour manger l’herbe entre les rangs de vigne et achat de fumier de vache au fermier voisin.

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Enfin côté “musique“, le festivale Jazz & Wine annuel organisé au domaine GranMonte, et auquel nous avons eu la chance de participer, est un événement culturel incontournable.

Une nature belle et fragile à préserver

Sur le chemin du retour, nous avons le bonheur de faire deux stops nature épiques. L’occasion pour vous narrer la beauté de la biodiversité thaïlandaise et, je l’espère, vous donner envie de le (re)visiter !
Elephant Stay, tout d’abord : un site de protection et de préservation des éléphants. Ces derniers sont entraînés pour les parades et les démonstrations militaires (en mémoire de leur usage comme force de frappe en temps de guerre). Nous assistons à la douche quotidienne de ces grands mammifères, aussi à l’aise que des poissons dans l’eau.

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Khao Yai National Park, enfin. Le clou du spectacle. Avec 80km de long d’est en ouest, le deuxième plus grand parc du pays fait partie du patrimoine mondial de l’UNESCO et constitue l’une des plus vastes forêts d’Asie. On peut y planter la tente…pour un réveil nature des plus dépaysant.

WineExplorers’ment vôtre,
JBA

 

Merci aux domaines GranMonte, Alcidini, Village Farm Winery, Silverlake and PB Valley pour leur accueil chaleureux.
Merci à la direction du Khao Yai National Park et tout particulièrement à Ms. Issaya Siriwachanawong, notre adorable guide, pour nous avoir amenés hors des sentiers battus. Enfin, merci à l’équipe d’Elephant Stay de nous avoir permis d’admirer le bain des éléphants : un moment inoubliable. Et un grand merci à mon amie Amélie Mornex, pour son aide précieuse sur le terrain.

(1) La viticulture thaïlandaise se retrouve sur trois régions variant de 110 à 530 mètres d’altitude : Prachuap Khiri Khan (Hua Hin) et Pattaya dans le centre du pays et Khao Yai dans le nord.
(2) Le durif est un cépage de cuve noir français originaire du Dauphiné, croisement spontané des cépages peloursin et syrah. Appelé petite syrah ou petite sirah en Californie, il est aussi connu sous ce nom en Australie, en Nouvelle-Zélande ou en Afrique du Sud. Enfin, il est également connu sous les noms de bas plant, dure, duret, dureza, duriff, dyurif, gros noir, Kek Durif, nérin, pareux noir, petit duret, petite serine, petite sirah, petite syrah, pinot de l’Ermitage, pinot de Romans, plant durif, plant fourchu, serine, serine des Mauves, sirane fourchue ou sirane de Tain.

L’Inde viticole, entre défis et (belles) découvertes

Arrivé depuis Paris avec Saudia – une compagnie aérienne que je recommande vivement au passage pour le confort inégalable de sa classe éco – je suis impatient de mettre pour la première fois un pied sur le sol indien ; qui plus est pour en découvrir son vignoble !

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Sitôt débarqué à Bombay, l’atmosphère si particulière de la ville m’électrise. L’odeur d’épices dans l’air, la chaleur accablante, le ballet incessant de voitures et les concerts de klaxons, font de la ville la plus peuplée d’Inde un lieu unique. Aussi addictif pour certains qu’invivable pour d’autres.
En route pour une visite haute en couleurs, dans un pays où la viticulture a réellement débuté dans les années 1970, et qui compte aujourd’hui 90 domaines pour environ 20 millions de litres produits l’an passé.

Une viticulture en plein boom, menée tambour battant par Sula Vineyards

C’est en compagnie de quelques membres de l’Association des Producteurs de Vin d’Asie (l’AWPA) – Denis Gastin (fondateur), Sumedh Mandla (président) et Visooth Lohitnavy (fondateur, domaine GranMonte, Thaïlande), ainsi que Sumit Jaiswal (directeur marketing, domaine Grover Zampa, Inde) et du professeur Charoen Charoenchai de Thaïlande, que j’ai le plaisir de faire le voyage. Une bien belle équipe !

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Après 3h de voiture, nous arrivons à Nashik, au nord est de Bombay, la principale région de production de vin du pays avec 40 domaines. Un plateau perché à 680 mètres d’altitude, connu avant tout pour sa production de fruits et légumes (n°1 dans la culture des oignons, par exemple).

L’occasion d’apprendre que la production de vin en Inde se répartit principalement entre trois régions viticoles(1) : Nasik et Pune sur la côte ouest, deux régions situées dans l’Etat du Maharashtra (80% du vignoble indien) et Bangalore, au sud, dans le Karnataka (10% du vignoble).

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Avec 120 000 hectares de vignes en 2015 et une superficie qui a doublé en quinze ans, le vignoble indien est en plein boom.

Nous sommes attendus chez Sula, le leader viticole indien, avec 60% des parts de marché. Peut-être avez-vous d’ailleurs eu l’occasion de goûter l’un de leurs vins? Vous savez, ces étiquettes au logo si caractéristique en forme de soleil moustachu ! Bien que difficile d’accès (routes indiennes parfois en piteux état et manque de signalétique), la success story de Sula force l’admiration. Avec pas moins de 250.000 visiteurs par an, ce domaine précurseur en oenotourisme a tout compris. Son festival annuel de musique – le Sulafest – à la programmation internationale (plus de 120 artistes sur trois jours), est un modèle du genre. Sans compter les 35 chambres du domaine qui affichent toujours complet.

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Côté vin, toutefois, je m’interroge. Une grande partie des raisins de Sula (comme pour la majorité des domaines indiens, nous y reviendrons plus bas), est achetée aux fermiers de la région. Comment faire, alors, pour s’assurer d’avoir des raisins de qualité ? Surtout avec une production aussi importante.
“La politique de Sula se veut stricte“, nous explique-t-on. “Si les fermiers n’amènent pas les raisins à la bonne date, ils ont des pénalités : cela évite que les grappes soient récoltées trop tôt“.

Faire du vin en Inde, un défi de taille

N’oublions pas que la culture de la vigne en Inde reste avant tout un challenge. Le climat tropical du pays, avec une saison sèche – où les températures peuvent aisément dépasser les 40°C, et une saison des pluies – où le cycle végétatif de la vigne est mis à rude épreuve, en font un lieu de production extrême. On y fait deux vendanges par an (la plus qualitative étant en avril, lors de la période sèche).

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Deux tailles sont également nécessaires. La première juste avant l’arrivée des pluies en mai. La seconde, plus précise, après les moussons d’été, pour une croissance de la vigne programmée d’octobre à mars.

De plus, les systèmes de taxation du vin varient d’un État du pays à l’autre. Un véritable paradoxe, illustré par le domaine Grover Zampa. En 2012, une fusion a eu lieu entre Grover (à Bangalore) et une cave de Nashik, pour éviter les taxes sur le prix des bouteilles entre les deux États (plus d’1/3 du prix de vente final).
Et le protectionnisme sur les terres agricoles oblige les producteurs à sous-louer des terres aux agriculteurs voisins pour s’étendre et se fournir en raisins. Ainsi, pour avoir accès à plus de terres, mais pour pouvoir contrôler la qualité de la viticulture, les domaines prennent des baux à long terme sur les terres appartenant à des agriculteurs locaux (20 ans, avec une option de renouvellement de 15 ans).

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Ajoutez à cela le fait que l’Inde n’est pas un pays de tradition vinicole ; ses habitants consommant 9 millilitres par personne et par an (contre 42 litres(2) en France). Et pour couronner le tout, non seulement l’alcool est prohibé dans de nombreux États ; mais en plus, la publicité sur le vin est interdite en Inde. Autant de facteurs qui pourraient décourager.

Malgré cela, l’enthousiasme des domaines visités est palpable et fait plaisir à voir. Et bien qu’il semblerait globalement que le climat réussisse mieux aux vins blancs, la qualité est là et certaines cuvées indiennes méritent franchement le détour dans toutes les couleurs, effervescents compris.

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Cinq délicieux vins indiens découverts et que je recommande vivement :
Insignia 2015, du domaine Grover Zampa (“Coup de cœur Wine Explorers“ – 100% syrah – Bangalore)
Sparkling Cuvée NM, du domaine York (100% chenin blanc – Nasik)
Réserve Collection Viognier 2015, du domaine Grover Zampa (Bangalore)
Sauvignon Blanc 2016, du domaine York (Nasik)
Dindori Réserve Viognier 2016, du domaine Sula

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Bangalore, région de prédilection pour les vins blancs

Réveil à l’aube pour 1h30 d’avion, direction Bangalore, au sud. Quel changement radical à la sortie de l’avion ! Finis la pollution urbaine et le brouhaha de la ville. On entend même les oiseaux chanter. Le trafic est calme. Les routes bitumées, larges et bien plates. La végétation luxuriante.

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Bienvenue dans la « silicone vallée » de l’Inde, une région à la prospérité économique fulgurante. Rendez-vous est pris au domaine Grover Zampa, le deuxième acteur viticole majeur du pays, dont les premières vignes (cabernet sauvignon, shiraz, merlot, sauvignon blanc, viognier et chenin blanc), ont été plantées au milieu des années 1980. Le domaine est consulté par l’œnologue français Michel Roland.

Ici, certaines parcelles des 180 hectares de vigne du domaine culminent à plus de 1 000 mètres. Résultat, des journées moins chaudes (26 à 28°C) et des nuits fraîches.

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La veille encore, nous visitions leurs vignobles dans la région de Nasik (40 hectares). La gamme de vin étant identique aux deux régions, cela permet de se rendre compte immédiatement de la différence de profil entre les vins : indiscutable. L’altitude de Bangalore – combinée à des sols argilo-limoneux – offre des vins tendus, plus aromatiques et plus complexes ; notamment en blanc.

Une parcelle de sauvignon blanc vient d’ailleurs d’être vendangée en cette matinée de fin janvier. Un travail fait à 70% par les femmes. Les raisins vont maintenant être sélectionnés à la main sur la table de tri. Un contrôle exigeant et qui s’en ressent sur la production, avec des vins élégants dans l’ensemble.

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York Winery, une histoire de famille

D’un autre côté, de plus en plus de petites structures familiales, comme le domaine York Winery, voient le jour. York est un projet initié par l’indien Lilo Gurnani en 2003, à une époque où il développe une passion pour le vin et commence à lire beaucoup sur le sujet. Né à Nasik, il a envie de suivre le mouvement viticole en plein essor de sa région. Il nomme son domaine YORK, en reprenant les initiales de ses trois enfants, Yogita, Ravi & Kailash. Tout un symbole.

Aujourd’hui, deux d’entre eux ont repris les rênes. Rencontre avec Kailash Gurnani, l’un des fils, directeur et œnologue en chef du domaine ; ayant fait ses classes à l’université d’Adélaïde.

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“Si notre marque est aujourd’hui reconnue, c’est parce que nous sommes une entreprise familiale. C’est notre histoire et nous en sommes les visages derrière. Voilà notre stratégie marketing“, raconte-t-il. Et d’ajouter : “avec une gestion familiale, nous nous assurons également un meilleur contrôle sur nos vins“.

L’industrie viticole indienne est donc belle et bien en pleine expansion. Mais aussi au cœur des débats. Quel avenir pour ce jeune secteur aux nombreuses contraintes ?…

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« L’industrie du vin croît régulièrement, à un rythme de 10 à 15%. Cette croissance pourrait être beaucoup plus grande si d’autres États en Inde devenaient accessibles pour vendre du vin“, confie Kailash. Car sur 1,2 milliard de personnes en Inde, moins de 100 millions sont des consommateurs potentiels. Cela dit, l’augmentation actuelle du tourisme viticole est très encourageante et semble concerner des hommes et des femmes de tous âges. Un signe encourageant.

En conclusion de ce voyage des plus enrichissants, nous partons Denis Gastin et moi, dans les montagnes de Nandi Hills, à 30 km de Bangalore, histoire de méditer un peu sur les découvertes de la semaine. Quelques singes intrépides viennent nous tenir compagnie.

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L’Inde m’intrigue désormais davantage et je m’interroge. Dans un pays à la superficie cinq fois plus grande que celle de la France, et dont la diversité culturelle, les paysages, la gastronomie, le climat et la langue changent en moyenne tous les 100km, je sais qu’il me faudra revenir. Pour d’autres visites. Dans d’autres régions. Je m’en réjouis déjà.

WineExplorers’ment vôtre,
JBA

Merci aux domaines Sula Vineyards, Grover Zampa et York Winery pour leur accueil chaleureux et cette première visite de l’Inde inoubliable.
Merci à Denis Gastin et à l’AWPA (Asian Wine Producers Association), pour m’avoir si gentiment aidé dans l’organisation de ce voyage.

(1) Une production émerge également à Hyderabad (État du Telangana, dans le centre), ainsi que dans les États de l’Andra Pradesh (au sud), et de l’Himachal Pradesh (au nord) ; source : http://www.suddefrance-developpement.com 
(2) Estimation Vin & Société

L’Autriche, vignoble de caractère au grand charme

Un véritable coup de cœur pour le vignoble autrichien, dont les origines remontent à la plus haute Antiquité. Un vignoble aussi modeste par la taille – 44.000 hectares pour environ 0,6% du vignoble mondial(1) – que grand pour ses vins. Notamment autour des cépages riesling et grüner veltliner. Ce qui nous vaudra un arrêt incontournable au Domäne Wachau, le long du Danube, pour mieux comprendre ces deux cépages.

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Mais également pour les grands vins rouges du Burgenland. Rencontre avec deux viticultrices exceptionnelles, amoureuses de la nature, au talent certain, au caractère bien trempé et d’une gentillesse sans égale. Ensemble, et avec 9 autres vigneronnes autrichiennes, elles ont créé le mouvement « 11 women & their wine », pour mettre davantage en avant, la femme dans le monde du vin. 
Découvertes…

Domäne Wachau, au sommet de l’appellation

Coopérative de haut vol avec quelques 250 vignerons impliqués sur près de 400 hectares – chacun d’entre eux ayant des parts dans la société – le Domäne Wachau nous a séduits pour ses grands terroirs de blancs.

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Les parcelles les plus escarpées de ce domaine situé sur le 48e parallèle nord et qui trônent fièrement sur les hauteurs du Danube à une altitude de 200 à 500 mètres, possèdent des sols pauvres de gneiss, schiste et quartz qui donnent au riesling et au grüner veltliner une tension et une minéralité remarquables. « Tout est vendangé à la main pour être le plus précis possible sur les maturités», nous explique Roman Horvath MW, le directeur du domaine.

Nous visitons le vignoble en compagnie de Heinz Frischengruber, l’œnologue du domaine. Un duo fort sympathique formé par les deux hommes. « La Wachau est la région la plus fraîche du pays », nous commente Heinz. Voilà pourquoi ses grands blancs sont aussi réputés.

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Et d’ajouter, « bienvenue dans l’un des plus anciens paysages culturels d’Europe ; une gorge de 33 km de longueur, aux paysages uniques et à la flore et à la faune rares, qui font de la Wachau une région nommée au Patrimoine culturel mondial par l’UNESCO ».

En marchant le long des sentiers qui bordent Singerriedel, l’un des grands crus de la vallée(2), on se rend bien compte de la difficulté de travailler certaines parcelles. L’érosion est importante et le travail en terrasse est souvent indispensable. Ici, le principal labeur de l’hiver consiste à reconstruire des parties de murs écroulées. Un travail de fourmi et un éternel recommencement qui forcent l’admiration.

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« Bien que la plupart des vignobles soient ici plantés sur le versant droit du Danube (exposition plein sud), de plus en plus de vignerons plantent sur l’autre rive ; recherchant davantage de finesse dans leurs vins », ajoute Heins. Peut-être est-ce là, un nouveau virage pour la région ? À suivre.

Judith Beck, leçon de biodynamie

Bienvenue dans le Burgenland, l’État le plus plat du pays, mais aussi le plus chaud et donc le plus précoce pour la maturité des raisins. Reconnu pour la qualité de ses vins rouges, il s’étend depuis la frontière Slovaque au nord, jusqu’à la frontière Slovène au sud, tout en longeant la frontière hongroise.

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Nous sommes attendus chez Judith Beck. Sourire aux lèvres, elle nous accueille en pleine dégustation et nous invite à nous joindre à la table. Le ton est donné dans une ambiance des plus chaleureuses. Judith a commencé ses premières vinifications en 2001 aux côtés de son père. Elle convertit l’intégralité du vignoble en biodynamie en 2007 avec l’aide d’Uli, son mari.

Pour elle, « le saint-laurent et le blaufränkisch sont deux cépages très intéressants, aussi complexes à vinifier que compliqués à travailler, mais au potentiel fabuleux ». Sa cuvée St Laurent Schafleiten 2013 en est un bel exemple : un vin gourmand, gorgé de fruits noirs et d’épices.

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La biodynamie pour Judith et Uli, c’est l’objectif de produire des vins authentiques avec un profil d’arôme individuel, tout en maintenant sains, les sols et les vignes.

« Nous encourageons la formation de l’humus, en appliquant régulièrement du fumier que nous préparons nous même et en cultivant de l’herbe entre les rangs. Les infusions à base de plantes (orties, camomille, prêle…) et les pulvérisations biodynamiques tels que le fumier de corne et la silice de corne, utilisés sous la considération des rythmes de la lune, renforcent naturellement la résistance et la maturation physiologique des raisins », ajoute Judith lors de la visite du vignoble. Quelques poules gambadent librement autour de nous.

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Ils font également partie de l’association Pannobile, un groupement de 9 domaines favorisant la production de cépages locaux, dans le respect des traditions et dégustant collégialement les vins des différents domaines. Une belle initiative.

Domaine J. Heinrich, le blaufränkisch dans toute sa splendeur

Silvia Heirinch est pour moi, LA grande dame du blaufränkisch en Autriche. En 2010, elle reprend les rênes de J. Heirinch, le domaine familial de 36 hectares.

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Sa première prise de décision : l’arrachage de tous les blancs. Elle a toujours cru dans le potentiel des rouges ici et sa production s’en ressent. Des vins purs, généreux et taillés pour la garde pour les plus grandes cuvées. Avec un vignoble à 75% tourné vers le blaufränkisch – aux côtés de zweigelt, pinot noir, cabernet sauvignon, merlot et syrah – Sylvia est une vigneronne comblée. « Nous avons un métier unique : on peut à la fois imaginer notre produit, le façonner avec nos mains et en même temps y goûter. Chaque année est une chance de pouvoir faire quelque chose de nouveau », s’enthousiasme-t-elle.

Nous visitons le Goldberg, un vignoble surnommé « le grand cru des rouges », perché à 210m d’altitude et à moins d’un km de la frontière hongroise. Ici, sur ce terroir d’exception, sont produits les grands vins du domaine.

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Et ça n’est pas pour rien si cette femme aux multiples casquettes – maman le soir, viticultrice et œnologue la journée, mais également sur la route une partie de l’année pour promouvoir son domaine – a été élue œnologue de l’année en 2014. « Être viticulteur, ça n’est pas travailler huit heures par jour, c’est un mode de vie. Travailler avec la nature exige de la patience, de la sérénité et beaucoup d’humilité ».
Et d’ajouter : « mes parents ne voulaient pas que je devienne vigneronne. Ça n’était pas un métier de femme pour eux. Mon père était un bon vigneron mais n’avait pas la passion. Il a fini par prendre sa retraite et c’est comme ça que j’ai eu ma chance ».

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L’an passé, Silvia a même fait construire une cabane sur sa parcelle du Golberg, un petit havre de paix, où elle vient se ressourcer aux beaux jours.

Quelques très jolis vins autrichiens dégustés lors de notre périple :
Bambule! 2014, du domaine Judith Beck (vin blanc nature 100% neuburger)
Riesling Smaragd Kellerberg 2014, du Domäne Wachau
Alte Reben 2011, du domaine J.Heinrich (100% blaufränkisch – “Coup de Cœur“ Wine Explorers)
St Laurent Schafleiten 2013, du domaine Judith Beck
Elegy 2011, du domaine J.Heinrich (50% Cab. Sauv, 50% merlot)

WineExplorers’ment vôtre,
JBA

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Merci aux domaines J.Heinrich, Judith Beck et Domäne Wachau pour leur accueil chaleureux. Et un grand merci à Barbara Handl d’Austrian Wine pour avoir permis ces belles rencontres.

 

(1) Source : OIV, 2016
(2) Le Domäne Wachau est le seul producteur de toute la région viticole de la Wachau à produire du vin sur tous les vignobles célèbres du Wachau, tels que le Loibenberg, l’Achleiten, le Tausend-Eimer-Berg, le Singerriedel ou le Kellerberg.

La Hongrie, bien plus que des grands liquoreux

« Il n’existe pas un village hongrois sans une cave ».
Voilà qui résume bien la culture du vin en Hongrie, ancrée dans l’histoire depuis l’Antiquité et la conquête de la rive sud du Danube par les Romains.

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Ayant souffert du communisme jusqu’à la fin des années 90 – comme de nombreux pays de l’Europe de l’Est – le vignoble hongrois se restructure petit à petit, avec un retour progressif à des vins de qualité. Le pays compte aujourd’hui quelques 150 000 hectares de vigne(1), répartis sur 22 régions.
D’est en ouest, focus sur deux d’entre elles : Tokaj et Etyek-Buda.

Tokaj, terre d’aszú et de puttonyos

En arrivant depuis Budapest, la route n’est qu’une succession de champs verdoyants. Puis soudain, surgissent de petites montagnes en forme de dômes, tels des champignons tout juste sortis de terre. Sur ces collines, de la vigne plantée en coteaux.

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Bienvenue à Tokaj, 3ème plus grande appellation hongroise avec 5500 hectares plantés(2). Une ancienne région volcanique sur les contreforts des Carpates, classée au Patrimoine mondial de l’Humanité depuis 2002, où l’on comptait autrefois plus de 400 volcans en activité.

Ici on parle aszú et puttonyos. Coincé entre les rivières Tisza et Bodrog, le vignoble de Tokaj bénéficie de conditions idéales pour le développement du fameux Botrytis cinerea. Une fois les raisins atteints de pourriture noble récoltés grain par grain (!), ce sont ces unités de mesure qui vont déterminer le niveau de sucre et la concentration des vins(3). Ces derniers sont vieillis au moins trois ans dans des caves traditionnelles, où se développe sur les murs un champignon noir, le Cladosporium Cellare, qui aide au développement du vin.

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Nous visitons avec admiration les tunnels naturels que forme la cave d’1km du Château Dereszla, où pas moins de 1000 barriques couvent amoureusement une partie de l’or liquide de Tokaj, dans une humidité constante de 90%.

Quelques grands liquoreux hongrois issus du cépage furmint, dégustés lors de notre périple :
Tokaji Muskotaly Réserve 2003, du Château Dereszla (“Coup de Coeur“ Wine Explorers)
Tokaji Aszú 2006, du domaine Samuel Tinon
Tokaji Aszú 6 Puttonyos 2008, du domaine Demeter Zoltán
Tokaji Aszú 6 Puttonyos 2008, du domaine Grof Degenfeld
Tokaji Aszuescencia 2003, du domaine Erzsébet Pince

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Un vignoble en pleine mutation tourné vers les vins blancs secs

La région de Tokaj n’est pas qu’une (grande) région de liquoreux. Au contraire, il est important de s’y diversifier avec une production de vins blancs secs. « La production du dernier Aszu remonte à 2010 dans la région. Depuis, les conditions climatiques ne permettent pas la production de liquoreux ; ou bien une production en quantités extrêmement faibles. Et les petits domaines qui ne font que des vins liquoreux sont actuellement en danger », nous explique László Kalocsai, directeur du Château Dereszla, au cours d’une dégustation de vins blancs secs pris sur cuves passionnante (en vue d’assemblages).

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De plus, la région reste la plus pauvre de Hongrie(4) avec 4/5 du vignoble géré par des agriculteurs qui ont moins d’un hectare en moyenne et n’arrivent pas à en vivre. Un programme gouvernemental a ainsi été mis en place pour développer le tourisme dans la région de Tokaj. Avec un budget de 300 M€ qui s’étale de 2013 à 2020, il est supposé aider en priorité les petits domaines familiaux(5).

Quelques très jolis vins hongrois (hors liquoreux) dégustés :
Ré:serve 2012, du domaine Abraham Pince (100% furmint)
Tokaj Szamorodni 2007, du domaine Samuel Tinon (“Coup de Cœur“ Wine Explorers)
Tokaji Kabar 2013, du Château Dereszla (100% kabar – un cépage unique à Tokaj, avec seulement 11 hectares)
Cabernet Franc 2012, du domaine Demeter Zoltán
Kékfrankos 2013, du domaine Etyeki Kúria (100% kékfrankos, équivalent du blaufränkisch autrichien)

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Une production de vins effervescents se développe également en Hongrie depuis environ 8 ans. Le domaine Grof Degenfeld, converti organique depuis 2008 et produisant une délicieuse cuvée “Furmint Sparkling Brut 2011“, en est un bel exemple.

Samuel Tinon, le génie discret de Tokaj

Samuel Tinon est né dans les vignes à Sainte-Croix-du-Mont, une autre belle région de liquoreux(7). En 1991, il a 21 ans quand il arrive en Hongrie. Samuel apprend le hongrois sur place et devient rapidement directeur de la Royal Tokaj Wine Company, la première joint venture entre l’est et l’ouest, créée en 1989. Il a déjà de l’or dans les doigts. En 1999, il crée son vignoble avec 5 hectares sur l’appellation Tokaj.

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Avec sa femme Mathilde Hulot – correspondante pour de nombreuses revues viticoles et co-auteur d’ouvrages viticoles de référence(6) – ils s’installent sur la commune d’Olaszliszka en 1998, au coeur du grand cru Hatari.

Samuel cultive deux cépages : le furmint et l’harslevelu, plantés sur des sols d’argile, de tuff et de lœss, sur les coteaux du Zemplén (pente entre 30 et 40% orientée plein sud). Parmi ses vins – qui, je dois le reconnaître, sont tous délicieux – un m’a littéralement mis KO : son Szamorodni sec. Un vin – ou plutôt une méthode à la base – qui signifie « comme il vient » en polonais, à une époque où les travailleurs ramassaient les grappes botrytisées entières (et non pas grain à grain).

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Samuel en fait une version en sec avec un élevage sous voile. Un vin unique au monde et qui fait partie à ce jour des grand coups de cœur Wine Explorers, tant pour sa complexité, que pour l’émotion qu’il nous a procuré. Un pur moment de méditation.

Etyek Buda, l’autre visage (prometteur) du vignoble hongrois

La région d’Etyek est connue pour le vin depuis 200 ans ; notamment ses sols de craie et sa production de vins effervescents. Pourtant, elle ne fait pas toujours figure de favorite lorsque l’on parle des vins hongrois. À tort…

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Le domaine Etyeki Kúria en est un formidable exemple de réussite. Débuté en 1996, il s’est notamment fait un nom grâce à sa production de vins rouges ; excellents avec les cépages pinot noir et kékfrankos. Sára Matolcsy, la propriétaire, a fait appel à Sándor Mérész en 2009 – l’un des grands œnologues du pays – pour la gestion des 26 hectares (plus 17 hectares dans la région de Sopron).

À eux deux, ce duo de choc fait d’Etyeki Kúria l’un des fleurons de la région.

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Conclusion (incontournable) sur l’Eszencia, un nectar très rare que nous avons eu le plaisir de découvrir au Château Dereszla et qu’il faut goûter au moins une fois dans sa vie tant ce vin liquoreux est une explosion de parfums et de saveurs. Pourquoi ? Imaginez un sirop de raisin en réalité, issu des meilleurs raisins botrytisés vendangés grain par grain, fermentant parfois plus de vingt ans en bonbonne de verre, avec plus de 600g de sucre, moins de 3° d’alcool et 17g d’acidité… Voilà, tout est dit.

WineExplorers’ment vôtre,
JBA

 

Merci aux domaines Château Dereszla, Grof Degenfeld, Erzsébet Pince, Demeter Zoltán, Samuel Tinon, Abraham Pince, Tokaj-Hétszőlő et Etyeki Kúria pour leur accueil chaleureux.
Merci à Gergely Somogyi, éditeur chez Tokaj Today, pour nous avoir si bien guidés dans nos pérégrinations viticoles à Tokaj. Pour plus d’info sur les visites de vignobles organisées par l’agence dans la région de Tokaj : www.tokajtoday.com.

(1) Source : Sommeliers International
(2) Sur les 11 000 hectares d’appellation Tokaj en Hongrie, seulement 5 500 hectares sont plantés.

(3) Une unité d’aszú équivaut à 25 kg. Après macération, le vin est filtré et de nouveau mis en fût de chêne pour vieillir pendant au moins deux ans. Puis il est mis en bouteilles et reste en cave au moins trois ans, dont deux en fût de chêne. Le vin ainsi obtenu, appelé « Tokaji Aszú », est commercialisé dans des bouteilles de 50 cl. Ainsi, 4 puttonyos signifie un minimum de 90 g/L, 5 Puttonyos minimum 120 g/L, 6 Puttonyos minimum 150 g/L et Aszú Eszencia minimum 180 g/L.
(4) Avant la seconde Guerre Mondiale, plus de 25% de la population était juive. Beaucoup d’entre eux ont été déportés et la région s’est industrialisée et mécanisée, entraînant chômage et pauvreté.
(5) D’après un calcul du gouvernement, il faut en moyenne 10 hectares à un producteur pour réussir à vivre de sa production. => Une personne qui viendrait s’installer dans la région recevrait 10 hectares, gratuits sur 30 ans (déjà plantés) + 30K€ + 60K€ d’un crédit avec des intérêts à 1,9% sur 20 ans + un contrat d’achat pour l’achat des raisins + programme de marketing du vin pour la promotion de Tokaj.
(6) Quelques ouvrages de référence sur le vin co-écrits par Mathilde Hulot : Le petit Larousse des Vins : Connaître, choisir, déguster, 1900-2000 : Un siècle de millésimes, Visages de Vignerons-Figures du Vin, Voyage au-dessus des vignobles de France ou encore Les 100 vins cultes. Pour plus d’info sur Mathilde Hulot : http://mathildehulot.com.
(7) Le sainte-croix-du-mont, ou appellation sainte-croix-du-mont contrôlée, est un vin français d’appellation d’origine contrôlée produit sur la commune de Sainte-Croix-du-Mont. Avec les appellations cadillac et loupiac, ils forment ensemble une petite région produisant des vins liquoreux au sein du vignoble de l’Entre-deux-Mers, dans le vignoble de Bordeaux. L’AOC sainte-croix-du-mont s’étendant sur 500 hectares plantés des cépages sémillon, sauvignon, et muscadelle.

La Slovaquie, un vignoble de charme en pleine reconstruction

On ne peut que s’émerveiller devant la beauté du vignoble slovaque.
Vieux de 3000 ans, il se concentre dans le sud du pays, le long des Carpates(1).

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Après avoir été durement marqué par plus de 40 ans de socialisme réel(2) et la collectivisation des vignobles par l’État, le secteur viticole slovaque est désormais en plein boom et regorge de domaines plus intéressants les uns que les autres. Certains ont fait le choix de la production, achetant exclusivement leurs raisins aux viticulteurs. D’autres, plus récents, ont investi dans la vigne et créé leur propre domaine. Rencontre avec trois d’entre eux.

Une viticulture moderne qui a souffert du “socialisme réel“

Passé de 30 000 hectares en 1990, à moins de 17 000 hectares aujourd’hui(3), le vignoble slovaque se reconstruit lentement.

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Après la Révolution de velours de 1989, les sociétés viticoles étatiques commencent à péricliter. Les vignerons, jusqu’alors tenus de leur vendre leurs raisins, se retrouvent en grande difficulté. Deux solutions s’offrent à eux : continuer à vendre à d’autres établissement viticoles naissants, ou bien mettre le vin en bouteille et fonder leur domaine.

Pour aider la viticulture à se remettre sur pied, la Slovaquie – après avoir obtenu son indépendance en 1993 – prend la décision d’appliquer une politique protectionniste sur les vins à l’importation, encourageant ainsi une progression qualitative de la production locale pendant près de 10 ans(4). Permettant ainsi aux vignerons de vendre toute leur production en Slovaquie à bas prix, sans concurrence étrangère.

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Divisé en six régions – Petites Carpates et Slovaquie orientale à l’ouest, Nitra et Slovaquie centrale au sud, Slovaquie méridionale et Tokaj à l’est – le vignoble slovaque se tourne désormais vers une production plus qualitative. Pour preuve, un système d’appellations contrôlées est mis en place en 2009.

Mrva & Stanko, l’exemple réussi d’achats maitrisés

Créé en 1997, le domaine Mrva & Stanko est né de la rencontre de deux hommes. Mr Mrva, vigneron de talent ayant fait ses armes dans de nombreux pays d’Europe, et Mr Stanko, homme d’affaires slovaque. Ils commencent avec 12,000 bouteilles et font tout de suite le choix d’acheter à des producteurs pour se concentrer exclusivement sur l’investissement dans l’équipement (chai, cuverie, barriques…).

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“En Slovaquie, c’est normal de séparer la partie vignoble de la partie production. Un hectare coûte très cher“, explique Mr Mrva, qui confie avoir préféré partir vinifier en Autriche pendant la période communiste. Compréhensible lorsque l’on est passionné et que l’on souhaite produire de jolis vins.
Produisant aujourd’hui 400,000 bouteilles, le domaine Mrva & Stanko a bien grandi mais reste pourtant qualitatif, n’achetant des raisins qu’à 2h30 de voiture maximum du site de production, pour un meilleur contrôle régulier de la conduite de la vigne. Ainsi, les viticulteurs sous contrat avec lesquels ils travaillent, se situent tous aux envions du 48e parallèle nord (équivalent de Vienne en Autriche, Munich en Allemagne, ou Brest en France).

Nous rencontrons un vigneron travaillant pour Mrva & Stanko. “Nous collaborons main dans la main et travaillons la vigne selon les recommandations de Mr Mrva. Chacun y trouve son compte et c’est très agréable“, explique-t-il.

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Nous terminons par la visite des caves du domaine. Des casiers privés y ont été créés et sont loués à des clients fortunés pour y stocker les grands vins du domaine (un système que nous avions pu observer en Chine). Une démarche qui semble plaire à une clientèle longtemps privée de belles bouteilles. Comptez 600€/an pour un casier d’une centaine de bouteilles.

Tajna, le renouveau de la viticulture indépendante

Nouveau projet viticole très prometteur, le domaine Tajna est un formidable exemple du renouveau viticole slovaque. Partis de zéro, Rastislav Demes et son père plantent 16 hectares en 2011, sur la commune du même nom. “Une liberté d’action totale pour nous, tant dans le choix des cépages, que dans la conduite de la vigne et des équipements utilisés“, s’enthousiasme Rastislav.

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Avec son chai dernier cri entièrement automatisé, il n’a pas lésiné sur les moyens pour produire de grands vins. “C’est dans les détails que l’on fait la différence“.
Lors de la dégustation des vins, Rastislav nous propose de choisir la musique de notre goût. Très classe. L’ambiance jazzy est propice à un moment de travail et de convivialité. Et les vins du domaine, bien qu’issus de jeunes vignes, sont déjà très prometteurs – minéraux, droits et gourmands.
“Le substrat géologique des régions viticoles slovaques est très varié : du calcaire au granit, en passant par des roches volcaniques, des sédiments fluviaux et éoliens, la typicité du «terroir» slovaque est incontestable“ selon Rastislav.

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Nous terminons la journée par un délicieux Perkelt cuisiné par son papa, un repas traditionnel à base de viande marinée et de pommes de terre. Un régal.

Quelques vins slovaques dégustés lors de notre périple :
Rizling Vlassky Tramin 2014, du domaine Tajná (80% rizling vlassky, 20% tramin)
Vinolovca Exclusive 2013, du domaine HR Winery (70% rizling vlassky, 30% pinot gris)
Cuvée 2012, du domaine MRVA & Stanko (hron, vah, rimava, rudava)
Pinot Noir 2013, du domaine Tajná
Cabernet Sauvignon Barrique 2012, du domaine HR Winery

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HR Winery, une histoire de femmes avant tout

Créé en 2012, HR Winery est l’histoire d’un passionné de chasse et de vin, qui réussit à faire l’acquisition d’un vignoble de 230 hectares de vignes de plus de 30 ans. Souvent en déplacement pour assouvir sa première passion, il confie les rênes du vignoble à deux femmes. Beata Saskova, oenologue. Et Mila Kissová, la directrice des ventes. Toutes deux forment un duo de choc pétillant et plein d’énergie.

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En pleine visite du vignoble avec Beata, nous sommes amusés par la radio qui se met soudainement à chanter sur les hauts-parleurs du village, alternant deux morceaux de musique traditionnelle et un flash info pendant cinq bonnes minutes. Il est 15h. C’est l’heure de la réclame !

Nous ne découvrons pas moins de 26 cépages différents sur le domaine. Parmi eux, quelques uns sont emblématiques du pays, comme le rulandské biele (pinot blanc), le devín, le pálava ou le rizling rýnsky (riesling rhénan) en blanc ; le frankovka modrá, le svätovavrinecké (saint-laurent) ou le rulandské modré (pinot noir) en rouge. Aux côtés de variétés plus internationales.

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Au retour de la visite, nous improvisons une dégustation et une séance photo dans une salle remplie d’animaux empaillés. Les “trophées“ du domaine. Plutôt spécial.

Impossible de conclure cet article sans évoquer le célèbre vin de Tokaj.
Connu comme étant le “vin des rois, roi des vins“ en Hongrie, il fait l’objet de bien des dilemmes entre les deux pays depuis la Deuxième Guerre mondiale. Bien que la Slovaquie ait légitimement droit à l’appellation Tokaj et puisse en produire, seule la Hongrie est habilitée à le commercialiser au sein de l’Union Européenne. Une frustration de taille pour les slovaques.
Quoi qu’il en soit, l’avenir viticole du pays est bien là et son essor est encourageant. Un pays à découvrir d’urgence.

WineExplorers’ment vôtre,
JBA

 

Merci aux domaines MRVA & STANKOHR Winery et Vino Tajná pour leur accueil chaleureux. Merci également à Miklós Jobbágy et Guyard Paul pour leurs précieuses recommandations de domaines.

(1) Source : Office national slovaque des statistiques
(2) Les partis socialistes connaissent dans le monde entier des scissions au cours des années 1920 ; se trouvant dès lors en compétition avec des partis communistes qui se réclament du « socialisme réel » (ou « socialisme réellement existant ») appliqué par l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), ce dernier pays étant proclamé « patrie du socialisme ».
(3) Source : Office national slovaque des statistiques
(4) C’est au moment de l’adhésion de la Slovaquie à l’UE le 1er mai 2004 que les producteurs ont dû rapidement affronter une concurrence internationale importante.

La Pologne, un pays où le vin a un goût de victoire

Quel beau pays… Je suis ému à chaque fois que je repense à notre séjour en Pologne et à la gentillesse de ses habitants.
Touché de plein fouet au siècle dernier par des guerres incessantes, frappé par un génocide sans nom, et avec un régime qui commence tout juste à s’assouplir, le pays est encore en pleine recherche d’identité et se reconstruit peu à peu, tel un phénix renaissant de ses cendres.

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La production de vin y est encore confidentielle. Pourtant, un véritable engouement pour la dive bouteille semble s’emparer de la Pologne.

Une scène viticole émergente

Imaginez : ce n’est qu’à partir de 2009 – après l’adoption d’une loi par le Parlement – qu’il devient légal d’acheter dans le pays du vin issu de raisins polonais… La possibilité pour les vignerons locaux de pouvoir commercialiser leur production et ainsi d’officialiser leur activité.
Une nouvelle ère s’ouvre pour la viticulture polonaise. En l’espace de quelques années, une scène viticole amatrice très animée se développe dans le pays, avec des groupements de petits producteurs, principalement dans les régions de Zielona Góra à l’ouest, de Wrocław au sud-ouest, et de Podkarpacie au sud-est.

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“La productivité se déplace sur la bonne voie“, explique Roman Myśliwiec, président de l’Institut polonais de la Vigne et du Vin(1). Aujourd’hui, on compte environ 400 vignobles amateurs, couvrant un total de 400 hectares(1).
Seuls une dizaine de domaines sont officiellement enregistrés (2). Nous avons rencontré trois d’entre eux.

Adoria Vineyards, un américain dans le vignoble

Né au milieu des vignobles californiens, Mike Whitney vit en Pologne depuis 1995. Ancien directeur financier pour de grandes sociétés, il a envie de s’établir définitivement dans le pays en y rencontrant sa femme. Et souhaite par la même occasion se lancer dans la production de vin.

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Seulement voilà, Mike a dû partir de zéro. Tant sur la partie technique, que pour l’achat de matériel. Un sacré défi qui l’a amené à voyager dans toute l’Europe à la rencontre de fournisseurs pour la construction et l’équipement de son chai.
Après un an et demi de recherches sur près de 300 sites, Mike s’établit en 2005 à Zachowice, au sud, sur des sols argilo-sablonneux. Il plante 3 hectares de pinot noir, chardonnay, riesling et bacchus dans cette ancienne région allemande devenue polonaise au lendemain de la seconde Guerre Mondiale, après que les frontières de la Pologne aient été redéfinies par les Alliés. Tout un symbole.

« Nous n’avons pas fait tout cela par nous-mêmes », explique Mike en toute humilité. « Nous avons eu la chance de travailler avec une grande équipe de professionnels du monde entier sur ce projet, y compris des consultants d’Oregon et de Toscane.

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Au final, Mike est un homme comblé. “Être vigneron est un bon job de papa : je peux moduler mon temps de travail comme bon me semble“, s’amuse-t-il à raconter le soir au dîner, autour de délicieuses pâtes au pesto maison. Un plat idéal pour nous réchauffer en cette fin d’automne. Les vendanges sont à peine terminées et il fait déjà -3°C la nuit. Le chauffage au gaz tourne à plein régime dans le camping car.

Winnice Jaworek, de la métallurgie au vin

“Cette année est un bon cru“, nous confie Lech Jaworek, propriétaire de Winnice Jaworek. Le prêtre est venu bénir les raisins avant la vendange. Une tradition importante en terre catholique.
Lech Jaworek est ingénieur dans la métallurgie. Et c’est un peu par accident s’il a planté ses premières vignes en 2000, juste à côté de son entreprise de métallurgie.

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En 1995, après le changement de gouvernement, on lui fait comprendre que soit il achète les 120 hectares de propriété annexe avec tous les bâtiments et terrains, soit il ne prend rien mais abandonne son business. Pour ne pas perdre son entreprise, il n’a pas d’autre choix que de tout acheter. Mais que faire de tout ce terrain ? C’est là, qu’il a l’idée de créer un vignoble de 15 hectares sur cette ancienne terre viticole du XIVe siècle (à l’époque où les moines importaient des pieds de vigne pour faire le vin de messe). Une bien belle idée !

Pour l’heure, l’équipement est précaire et l’étiquetage des bouteilles se fait encore à la main. Dans l’attente de cuves inox, une chambre froide est improvisée avec beaucoup de malice. Du papier bulle recouvrant les grandes cuves pendant la fermentation.

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Mais les bâtiments sont magnifiques et semblent faits pour accueillir un véritable chai. Nul doute que cette ancienne ferme du XVIIIe siècle, avec ses briques rouges typiques au charme fou, ne devienne rapidement un lieu de dégustation reconnu.

Les cépages interspécifiques – ici solaris et regent – semblent donner de meilleurs résultats que le riesling et le pinot noir, car ils sont plus résistants. Et le brandy au miel de la maison, fait dans une colonne simple à distiller, réchauffe l’âme et régale les papilles.

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Quelques vins polonais dégustés lors de notre périple :
Chardonnay 2014, du domaine Adoria Vineyards
Metoda Tradycyjna NV, du domaine Adoria Vineyards (65% riesling, 35% bacchus)

Moscato 2013, du domaine Jaworek (100% muscat)
Marszalek 2014, du domaine Krokoszówka Górska (100% Maréchal Foch)
-et une curiosité : le vin cuit au miel Miodowe, du domaine Jaworek

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Krokoszówka Górska, le vin nature

Des milliers de jeunes polonais émigrent chaque année pour aller chercher du travail en Angleterre ou en Allemagne. Le travail de la terre se meurt. Tel est le constat sans appel que nous dresse Marek Górscy. À contre-courant d’une époque où le costume et la cravate sont plus à la mode que les bottes et le sécateur, Marek décide de quitter la bureautique pour devenir vigneron en 2005.

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“Aujourd’hui je ne regarde plus mon ordinateur au travail, je me lève et je contemple la nature“.
L’homme prend son temps et renoue avec ses racines. Ni collage, ni filtration, ni sulfite. Marek veut faire des vins « propres ». Avec un hectare de vigne et une production de 6 500 bouteilles, il réussit tout juste à dégager un revenu. Qu’importe. Cette liberté n’a pas de prix.

Le fait de rejoindre l’UE lui a permis – comme à d’autres jeunes vignerons en reconversion – de recevoir des formations sur la viticulture et l’œnologie.

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Marek nous sert un délicieux café polonais pour nous réchauffer. Cela nous fait penser au café turc. “Les températures peuvent descendre jusqu’à -20°C en hiver !“.
Faire du vin en Pologne reste un défi de taille.

WineExplorers’ment vôtre,
JBA

 

Merci aux domaines Adoria Vineyards, Jaworek et Krokoszówka Górska pour leur accueil chaleureux. Merci à mon ami Marc-Antoine Brekiesz pour sa précieuse mise en relation avec un traducteur polonais. Et enfin, un très grand merci à Rafał Kisielewski, pour nous avoir accompagnés dans nos recherches et pour nous avoir mis entre de bonnes mains lors de notre voyage en Pologne.

(1) Source : Polskiego Instytutu Winorośli i Wina
(2) Parmi la dizaine de domaines officiellement enregistrés dans la pays, on compte : Adoria Vineyards, Winnica Jaworek, Krokoszówka Górska, Winnica Maria Anna, Winnica Płochockich, Winnica Stara Winna Góra, Winnica Miłosz, Winnica Jura, Winnicy Golesz ou encore Winnica Wzgórza Trzebnickie
(3) http://www.krakowpost.com/

Le vignoble tchèque & ses trésors Moraves

Partis de Paris au début de l’automne, nous embarquons pour une tournée des plus bucoliques en Europe de l’Est, où nous programmons de sillonner la République tchèque, la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie et l’Autriche, à bord de notre fidèle camping-car, le “bureau-maison-mobile“ de Wine Explorers.

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Après un voyage de 1280 kilomètres, effectué en deux jours, nous arrivons en Moravie, la principale région viticole tchèque (18.500 hectares pour 96% de la production du pays(1)), qui tient son nom de la rivière Morava, un affluent de la rive gauche du Danube arrosant la République tchèque, la Slovaquie et l’Autriche.
Nous y sommes attendus par trois domaines aux profils aussi atypiques qu’attachants.

Une viticulture qui se relève tout juste du communisme

Situé à la même latitude que le sud de l’Allemagne (50e parallèle nord), le vignoble tchèque fait partie des vignobles les plus septentrionaux. Les étés sont chauds et secs, les hivers longs et froids, offrant des vins aux profils très variés.
Mais avant de vous narrer les magnifiques découvertes que nous y avons faites, il est important de revenir sur trois dates clés de l’histoire tchèque, afin de mieux comprendre l’histoire viticole du pays. Car bien que la viticulture y remonte au IIe siècle (sous l’époque romaine), c’est au début du XXe siècle qu’elle connaît son apogée.

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1948 : apparition du mouvement communiste d’après guerre. Des changements radicaux s’opèrent dans le pays, aussi bien au niveau du vignoble (sous contrôle exclusif de l’Etat, privilégiant alors rendement et productivité), que de la culture et du patrimoine (les grands penseurs et les talents sont écartés du pouvoir ou emprisonnés) ;
1990 : fin des coopératives étatiques, ouverture des frontières et début des investissements privés, donnant ainsi accès à de nouvelles technologies et à une augmentation très nette de la qualité des vins tchèques ;
2004 : entrée de la République tchèque dans l’UE, avec une législation viti-vinicole conforme aux standards européens, mais également l’arrêt de l’extension de ses surfaces de production.

Avec 19.200 hectares plantés(2) aujourd’hui (0,2% du vignoble mondial), le vignoble tchèque pourrait donc en rester là, côté superficie. Affaire à suivre.

Sonberk, le renouveau de la viticulture tchèque

Bienvenue au sud de la République tchèque, à 25 kilomètres de la frontière slovaque, dans l’un des plus jolis domaines du pays. Sonberk, avec ses 45 hectares de vigne plongeant majestueusement sur le lac Thaya, est le premier vignoble tchèque à avoir pu établir en 2003 son chai au milieu du vignoble. 

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Une initiative impensable quelques années en arrière, lorsque l’ensemble des vignobles était sous contrôle étatique.

Principalement planté en riesling (13,5ha), chardonnay, palava et moravian muscat sur des sols de loess et de calcaire, Sonberk nous a littéralement époustouflés par la qualité de ses vins blancs. Admirant le couché de soleil depuis la terrasse, nous dégustons des riesling tendus, frais et d’une grande précision.
Pari réussi pour ce nouveau vignoble aux 150.000 bouteilles, qui a fait le choix de vendanges manuelles et d’un chai par gravité. Les veilles vignes de 30 ans, avec 3 mètres d’écart entre les rangs (système sous l’air communiste pour laisser passer les machines agricoles), ont été replantées à 1,9 mètre et taillées en guyot simple avec 7 à 8 branches.

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Ici et là, quelques ruches habillent le paysage. Les arbres fruitiers sont légion. Les citrouilles poussent par dizaines. Sonberk est un fier exemple du renouveau viticole tchèque.

Reisten, au sommet de la Moravie

En chemin vers notre prochaine visite, de l’autre côté du lac, nous admirons la beauté de la Moravie et ses nombreux châteaux, trônant sur les sommets des collines environnantes.
Arrivés sur les hauteurs de Pavlov, apparaît Reisten, un domaine de 30 hectares planté en 1999(3), au pied des ruines du château de Divci Hrady, une bâtisse du XIIIe siècle érigée sur le point culminant de la région, à 438 mètres d’altitude.

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Ici, les sols calcaires, très riches en calcium, obligent le système racinaire de la vigne à s’établir dans la roche, et semblent donner une typicité particulière aux vins blancs. Ce fameux goût de “pierre à fusil“, dont l’existence n’a jamais été prouvée d’un point de vue scientifique, mais que l’on retrouve indéniablement dans chacun des vins lors de la dégustation.

C’est la fin des vendanges ce matin. Après une matinée de tournage passée avec les travailleurs, nous profitons d’une promenade le long des sentiers escarpés qui mènent aux ruines du château. Le vent me cloue littéralement au mur. Il souffle comme ça plus de 300 jours par an.

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Quelques belles bouteilles tchèques dégustées lors de notre périple :
Riesling V.O.C 2013, domaine Sonberk
Maidenburg Palava 2013, domaine Reisten (100% palava)
Blanc de Pinot Noir 2014, domaine Stapleton & Springer
Ryzlink rynsky 2011, domaine Sonberk
CTVRTE Pinot Noir 2013, domaine Stapleton & Springer

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Stapleton & Springer, le pinot noir rock’n roll

Après un délicieux (et oh combien copieux !) déjeuner local, à base de soupe aux boulettes de viande, et d’un civet de biche en sauce, nous entamons la visite du domaine Stapleton & Springer, à 30km de l’Autriche.
Rencontre avec Jaroslav Springer, figure emblématique du pinot noir tchèque. Sa famille fait du vin depuis 300 ans. Quand il avait 6 ans, un hiver où il était obligé de faire les travaux de la vigne, il a fait si froid que les extrémités de ses doigts ont failli geler. Ce jour là, il s’est juré de ne jamais faire de vin. Comme quoi…on peut toujours changer d’avis.

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Amoureux de la Bourgogne, il ne jure que par le pinot noir, un cépage perçu comme “bourgeois“ dans le pays pendant la période communiste. Ses trois fils travaillent avec lui les 23 hectares que compte le domaine.
C’est un passionné et un acharné de travail, qui de surcroît a converti son vignoble de façon organique depuis 2007. Ne lui parlez pas de filtration, il déteste. Et l’homme a ses idées : « Je pense qu’exporter ses vins est stupide. Dans un monde idéal, tout le monde ne devrait vendre sa production qu’au maximum à 200 km à la ronde ». C’est un point de vu et je le respecte.

S’en suit une course à l’oie dans l’enclos qui jouxte le vignoble, pour le repas du soir. Jaroslav, après une traque de quelques minutes, finit par attraper la bête et la saigne sur place, dans l’herbe. De retour au domaine, et pour nous remettre de cette fin de balade mouvementée, Jaroslav prend sa guitare électrique et entame un morceau d’Iron Maiden. Le pinot noir a un air rock’n roll.

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Contrairement à la plupart des routes des vins du monde, la route des vins de Moravie est un vaste réseau de voies cyclables, pistes ou sentiers, serpentant à travers les vignes entre villages et autres sites pittoresques, sur plus de 1.200 kilomètres. Une invitation au voyage, et probablement le meilleur moyen de prendre le temps d’admirer la beauté de la République tchèque, en se promenant de cave en cave.
Avis aux amateurs, il se pourrait bien que vous ayez trouvé votre prochaine destination de voyage.

WineExplorers’ment vôtre,
JBA

 

Merci aux domaines Sonberk, Reisten et Stapleton & Springer pour leur accueil chaleureux.

(1) La seconde région de production étant la Bohème, à l’ouest, avec 730 hectares.
(2) Wine of Czech Republic, 2016.
(3) Le 1er millésime du domaine Reisten date de 2012.