Le Mexique, pionnier des Amériques

Lorsque l’on évoque le vin des Amériques, on pense d’abord aux États-Unis, à l’Argentine ou au Chili, voire au Brésil ou à l’Uruguay. Mais certainement pas au Mexique. À tort, c’est la plus ancienne destination viticole des Amériques! Dès 1554, c’est bien au pays de la tequila et des sombreros qu’apparaissent les premières vignes et raisins cultivés, sous l’impulsion des conquêtes espagnoles. Aujourd’hui, on y trouve même des perles rares  – notamment du côté des vins rouges.
Nous nous sommes donc rendus au nord du Mexique, dans la Vallée de Guadalupe, là où les Jésuites commencèrent à planter la vigne pour l’élaboration de leur vin de messe.

L'Escuelita @ San Antonio de la Minas

L’Escuelita @ San Antonio de la Minas


La Vallée de Guadalupe, une beauté pittoresque

Partis de Tarija, nous arrivons après 4h de route dans le village de San Antonio de la Minas. Dehors, le thermomètre affiche 40° C. Le ciel est d’un bleu aveuglant. L’endroit est éblouissant de beauté avec ses couleurs de feu et ses terres rouge sang entourées de montagnes. Il n’a pas plu ici depuis des lustres et pourtant, l’énergie positive qui se dégage de cette région quasi désertique est presque palpable. Bienvenue dans la Vallée de Guadalupe, au cœur du vignoble mexicain ; là où sont produits pas moins de 90% des vins de qualité du pays (1).

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Trois grands domaine se taillent la part du lion : L.A. CETTO, le géant mexicain (1 million de caisses par an à lui seul!), Santo Tómas et Monte Xanic (< 20 000 caisses/an chacun). Bien loin derrière – et c’est là que se trouve la partie la plus intéressante et excitante du vignoble mexicain – quelques producteurs de petites et moyennes tailles rivalisent de créativité et de talent pour produire des vins de très belle qualité. Et globalement, il faut noter que le niveau de connaissances en viticulture et en œnologie dans la vallée est remarquable.

« Le vin ici, ce n’est pas du business comme à la californienne ; ça reste avant tout des petits projets », aime souligner Thomas Egli, l’un des grands œnologues de la vallée.

Thomas Egli

Thomas Egli


Quelques coups de cœur : Calixa Chardonnay 2013 de Monte Xanic ; Seleccion de Barricas 2012 (savant assemblage de carignan, grenache, tempranillo et zinfandel) et Cumulus 2010 (vieilles vignes de grenache, carignan et tempranillo), tous deux issus du domaine Las Nubes ; Serafiel 2012 (50% cabernet sauvignon, 50% syrah) et Kerubiel 2005 (syrah, cinsault et grenache), tous deux du domaine Adobe Guadalupe ; ou encore la cuvée Mogor-Badan 2009 du domaine El Mogor, un délicieux bordeaux-blend.

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L’Oenotourisme, fer de lance de l’économie viticole locale

Ce qui frappe en arrivant dans la Vallée de Guadalupe – après la beauté du lieu – c’est le dynamisme oenotouristique qui s’en dégage. Une initiative à la fois locale et collective qui mérite d’être soulignée, surtout lorsque l’on connaît les difficultés que rencontre la viticulture mexicaine à être reconnue comme étant un (réel) levier de croissance par le gouvernement (2).
Une route des vins composée de panneaux de signalisation, de cartes et de points d’information est présente dans toute la vallée ; indiquant l’emplacement de chaque domaine. Un musée du vin fraîchement construit retrace l’histoire viticole du pays et met à la disposition des visiteurs une multitude d’outils ludiques. 

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Des projets architecturaux, tous plus créatifs et visionnaires les uns que les autres, fleurissent un peu partout ; comme à Vena Cava, où les structures des toits ne sont autres que des coques de bateaux renversées ; ou encore à Encuentro Guadalupe, où l’on peut dormir dans des cabanes en bois à flanc de montagne. Les tables d’hôtes sont nombreuses et de haute volée ; quelques food trucks sont même parqués dans le vignoble. Les Bed & Breakfast (3) sont légions. La démarche environnementale est très forte… Bref, une sacrée leçon d’oenotourisme qui devrait en inspirer plus d’un.

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Et cerise sur le gâteau, au domaine Quinta Monasterio, le SPA vous accueil pour un moment de détente avec des produits de bien-être issus exclusivement des raisins du domaine. On a testé pour vous : l’endroit est envoutant.

Hugo d’Acosta, le « gourou » de la Vallée

On rencontre parfois des hommes visionnaires, ambitieux ou un peu fous ; certains capables de produire de grands vins là où personne ne leur donnerait raison, d’autres capables d’impulser à eux seuls un mouvement participatif et pédagogique pour le bien être de la communauté. Nous avons eu la chance de rencontrer un homme qui possède toutes ces qualités (oui, avoir un brun de folie est indéniablement une qualité). Rencontre avec Hugo d’Acosta, l’un des pionniers de la viticulture moderne au Mexique, surnommé affectueusement par ses confrères le « gourou » de la Vallée ; tant son travail est reconnu. Et l’homme est avant tout à l’écoute du terroir, créant des projets à taille humaine et en lien avec la nature ; sortes de laboratoires expérimentaux à ciel ouvert. Chacun de ses cinq projets a son identité propre et met en avant le vin mexicain à sa manière.

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Casa de Piedra, créé en 1997, met en avant “l’assemblage“, avec les cépages tempranillo et cabernet sauvignon. Selon le millésime, la proportion des deux cépages change, pour mettre en valeur le lieu. On se rapproche de la notion de « parcellaire ».
Paralelo, où l’on recherche à exprimer la personnalité du terroir. Une même base merlot et cabernet sauvignon (avec une touche de petite Sirah, zinfandel et barbera) pour deux vins rouges différents : « Ensamble Colina », sur des sols argileux le long de la colline et « Ensamble Arenal », sur des parcelles sableuses situées dans le plat de la vallée. Les deux terroirs sont mis en parallèle et la lumière du soleil, le type de sol, l’exposition et la réaction au vent sont au cœur du débat chaque année.
Firmamento, où l’on étudie “l’effet millésime“. Cinq cépages – tempranillo, cabernet sauvignon, merlot, grenache et cinsault – sont assemblés chaque année en proportion égale pour une cuvée unique, 5 Estrellas ; quelle qu’est été la météo et donc la qualité des raisins.

Casa de Piedra

Casa de Piedra


Aborigen, le projet familial de Hugo d’Acosta fondé en 2000, signifiant « l’homme qui vient de la terre », et représente l’engagement de l’homme envers son environnement, en reconnaissant l’intervention de l’homme comme un élément de plus du contexte, via une série d’expérimentations œnologiques.
Et enfin l’Escuelita, un projet génial permettant à des amateurs de réaliser leur rêve et d’appendre à faire leur vin de A à Z, sans avoir à investir dans le moindre équipement. Un concept simple: les élèves formés en équipes de deux personnes achètent une ½ tonne de raisins du cépage de leur choix. Les cours sont ensuite dispensés depuis la vendange jusqu’à la mise en bouteille. Les élèves repartent au final avec leur cuvée – étiquette personnalisée en prime. Non seulement le concept marche, mais il génère des vocations: depuis la création de l’école fin des années 90, plusieurs élèves ont fondé leur propre domaine dans la Vallée. Un véritable incubateur pour jeunes vignerons!

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Cinq grands coups de cœur en rouge parmi ces différents projets : Vino de Piedra Tinto 2011 du domaine Casa de Piedra ; Ensamble Arenal “ba II“ 2010 et Ensamble Colina “ba I“ 2009, tous deux issus du projet Paralelo ; 5 Estrellas 2009, du projet Firmamento et Acrata Tinta del Valle 2007 (un assemblage à dominante grenache avec un peu de petite sirah).

Un vignoble en péril et dont il faut prendre soin

Une problématique visible – et que personne ne mentionne dans la Vallée de Guadalupe, tellement cela fait parti du quotidien – c’est la poussière présente dans l’air ambiant, recouvrant voitures, maisons et vignobles d’une couche quotidienne de terre fine. C’est impressionnant. On en respire en permanence.

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Alors une question se pose : cette poussière peut-elle affecter le « goût » du vin ? Quand on y regarde de plus près, une pellicule importante est présente sur les baies de raisin avant la vendange. Et les raisins ne sont-ils pas directement pressés après la récolte ?… Curieux et concerné par le phénomène, Hugo d’Acosta nous a promis d’investiguer lors du prochain millésime en ajoutant quelques kilos de terre à l’une de ses cuves ; histoire de voir jusqu’où cet « effet poussière » pouvait jouer sur le goût et l’aspect du produit final. Affaire à suivre de (très) près !

Côté climat, n’oublions pas non plus que nous sommes ici dans le désert. L’eau douce, puisée entre 30 et 150 m de profondeur, est un bien rare. Et les nappes phréatiques sont basses. On murmure même que la proximité avec l’océan apporterait un côté salin aux vins blancs…

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« Nous n’avons pas assez d’eau », confit Thomas Egli. Il ne pleut en moyenne que 250 mm par an. « En 2014, à peine 100 mm sont tombés et 40% de la récolte de la région a été perdue ». Dans de telles conditions, difficile de voir comment la viticulture de la vallée pourrait grandir dans le futur. Elle semble d’ailleurs avoir atteint sa taille critique. 

Et mis à part L.A. CETTO qui exporte quelques vins en Europe, trouver par chez nous des bouteilles de vin mexicain relève tout simplement du parcours du combattant. La production est trop petite pour penser à l’export. Il ne vous reste plus qu’à venir apprécier le charme et les vins de la Vallée – l’occasion rêvée pour des vacances œnologiques et épicuriennes en famille ou en amoureux !

Une parenthèse hors du temps à El Mogor

Coup de cœur pour El Mogor, sans doute le plus français des domaines mexicains de la Vallée. Nathalia Badan, en maîtresse de maison, nous accueille avec un immense sourire et dans un français impeccable. Car bien que Nathalia soit née dans la vallée, ses origines sont françaises. Son frère a d’ailleurs toujours eu une admiration sans bornes pour les vins de Bordeaux ; passion à l’origine de leur unique cuvée, Mogor-Badan, un très bel assemblage de cabernet sauvignon, cabernet franc et merlot.

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Nathalia est un peu la Mama de la région, toujours un œil bienveillant sur les travailleurs et à l’écoute des gens. Soucieuse de l’environnement, elle a mis en place un principe ingénieux d’enrichissement du sol par le bétail. Les animaux sont changés de place régulièrement dans de petits enclos, labourant naturellement les sols tous en les enrichissant d’un savant mélange excréments-paille-terre. Car El Mogor n’est pas seulement un vignoble, c’est avant tout l’une des plus grandes fermes de la région avec orangers, citronniers, oliviers, vaches, poules et cochons. Tous les samedis c’est le marché à la ferme. On vient des quatre coins de la région pour acheter les confitures maisons et autres produits frais.

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Pablo Rujas, le cowboy de la ferme, nous fait la visite. Il a beau être œnologue de métier, jouer du lasso et s’occuper des vaches du haut de son cheval reste son activité préférée. « La poussière est également un problème pour le bétail. Je suis obligé d’hydrater les yeux des bêtes régulièrement ». Intrigué par l’expérience cowboy, Ludo a passé la journée à comprendre et expérimenter ce corps de métier hors norme. Séance de lasso obligatoire !

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Notre séjour se termine par un dimanche radieux et à marquer dans les annales. Un tournoi officiel de pétanque est organisé à Ensenada par la fédération de pétanque mexicaine. Une invitation qui ne se refuse pas…je suis un accro de la discipline. Et ça tombe bien, Hugo d’Acosta cherche un partenaire ! Nous jouons face à la mer, sous le soleil et dans la bonne humeur ; échouant non sans un petit regret, aux portes des ¼ de finale.
Quand à Ludo, c’est depuis l’océan, sur sa planche de surf, qu’il nous regarde de loin ; à quelques centaines de mètres de là.

 WineExplorers’ment votre,
JBA


Merci à Jean Lemaignen pour ses précieuses recommandations, aux domaines Casa de Piedra, Adobe Guadalupe, Monte Xanic, El Mogor, Las Nubes et tout particulièrement à Hugo d’Acosta, Thomas Egli et Nathalia Badan pour leur accueil et leur générosité.

 

(1) La viticulture au Mexique se pratique également dans les États de Coahuila, Querétaro, Aguascalientes et Zacatecas mais la plus grande partie de la production est essentiellement concentrée dans la Vallée de Guadalupe, en Basse-Californie. C’est également au Mexique qu’a été mise en œuvre pour la première fois dans le monde entier, la pratique de la greffe de Vitis vinifera européens sur des pieds américains. Une pratique devenue populaire dans toute l’Europe et le reste du monde après les ravages du phylloxéra qui a anéanti 80% des vignobles Européens courant du XIXe siècle.
(2) La taxe sur le vin au Mexique est autour de 50% du prix final (une fois la T.V.A. ajoutée).
(3) Bed & Breakfast : équivalent des gîtes en France, offrant la nuit et le petit déjeuner directement chez l’habitant.