A la découverte du vin français…de La Réunion !

De passage par Madagascar dans notre tournée africaine, l’excuse était toute trouvée pour nous rendre à La Réunion, il y a tout juste une heure de vol. L’occasion rêvée pour une brève escale en France à l’autre bout du monde – à 9300km de Paris – sur une île dont la superficie n’excède pas un tiers de la Corse.

Du vin au cœur du cirque de Cilaos

La Réunion est célèbre pour ses trois cirques : Cilaos, Mafate et Salazie. Ce sont des enceintes naturelles aux parois abruptes et de forme circulaire, formées par une dépression d’origine volcanique. Des lieux d’exception pour tout amateur de randonnée et de nature. Des trois, c’est pour le cirque de Cilaos que nous sommes venus : on y produit du vin !

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La vigne est arrivée à La Réunion avec les bateaux des premiers colons en 1665. Situé sous une latitude tropicale, le vignoble est aujourd’hui exclusivement implanté dans le cirque de Cilaos, entre 600 et 1300 mètres d’altitude. On y trouve pas moins de 51 microclimats ! Le caractère dominant reste chaud et humide de décembre à mars et frais et sec d’avril à novembre. L’érosion, très active, oblige la création de terrasses pour travailler la vigne sur des fortes pentes et impose un travail en grande partie manuel.
Au milieu de tout ça, une sacrée curiosité : l’Isabelle. Cépage de l’espèce américaine Vitis labrusca, il fut le seul cépage rouge introduit sur l’île jusqu’en 1975, date à laquelle il fut interdit par un décret de loi pour la production de vin. Officiellement, il paraîtrait que l’Isabelle ne permette pas la production de vin de qualité. Mais ici, on dit que si l’on n’a plus le droit de vinifier l’Isabelle, c’est parce que le vin rendait fou…
Sept variétés constituent aujourd’hui l’encépagement du Vin de Pays de Cilaos : Chenin blanc, Verdelho et Gros Manseng en blanc, Malbec, Pinot noir, Gamay et Syrah en rouge.

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Voiture de location en main, nous entamons notre ascension en montagne. Mieux vaut avoir le cœur bien accroché et n’avoir pris qu’un petit déjeuner léger, conseil d’ami. Les virages en épingle s’enchaînent, tous plus sinueux les uns que les autres. De l’avis des locaux que nous rencontrons sur notre chemin, il y aurait 400 virages pour arriver jusqu’à Cilaos ! Je les crois sur parole, j’ai arrêté de compter à 399.

Le vignoble réunionnais : une coopérative et quelques irréductibles

A la fin des années 80, une dizaine d’agriculteurs cilaosiens se regroupent en coopérative pour mettre en place une viticulture moderne, avec l’aide de subventions françaises et européennes. C’est la création du Chai de Cilaos, un vignoble de 20 hectares plantés en cépages nobles et dont les parcelles sont dispersées aux quatre coins du cirque.

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Coup de cœur pour la cuvée Blanc Sec 2013, un assemblage de Chenin blanc (70%) et de Verdelho (30%). Mis en bouteille à l’occasion de la fête de la lentille en octobre, le vin a un nez de mangue et d’ananas. Bouche fraîche. On y retrouve les parfums de fruits exotiques, avec une belle amertume en finale. Prix caveau : 12.50€.
Les autres vins de la gamme*: le Rouge 2013, un assemblage de Malbec (70%), Pinot noir (20%) et Syrah (10%), vendu 12€ ; le Rosé 2012, vendu 8.80€ et le Blanc Moelleux 2012, un assemblage de Chenin blanc (30%), Verdelho (30%), Gros Manseng (30%) et Couderc13 (10%), vendu 13€.
Dans les bonnes années, le Chai de Cilaos produit environ 30 000 bouteilles…sauf en 2013. “Les cyclones à La réunion peuvent être un véritable fléau pour la vigne. Cette année, nous avons perdu 80% de notre récolte“, nous confit Gianny Payet, responsable technique du Chai de Cilaos.

Mais le vignoble réunionnais c’est aussi une poignée d’irréductibles. Des passionnés qui continuent à faire du vin pour eux, des vins moelleux pour la plupart – car à La Réunion on aime beaucoup le sucre. Et avec quel cépage ? De l’Isabelle bien sûr ! Pas d’étiquette sur les bouteilles, ici on vend au domaine, directement du producteur au consommateur. C’est ce que l’on appelle communément le “Vin de Cilaos“. Il va de paire avec les lentilles du Cilaos, une variété de lentilles plantées entre les rangs de vignes en hiver, et qui offre un bon complément de revenu à nos vignerons-agriculteurs. Rencontre avec deux phénomènes.

JB & Fabrice Hoarau

JB & Fabrice Hoarau


Fabrice Hoarau, œnologue et propriétaire du Domaine du Petit Vignoble, à Bras-Sec, a fait ses armes en Alsace avant de revenir au pays avec sa femme. Il nous explique qu’ils sont quelques uns comme lui, installés dans les environs. Le métier est dur et physique. “Nous sommes également touchés par les caprices de la météo, sauf que nous n’avons pas d’aide de l’Etat, à cause des cépages que nous utilisons“, explique Fabrice. Nous apprécions son blanc à base de Couderc13 et son rouge Isabelle à l’apéritif, à l’ombre de sa terrasse. Le glaçon dans le verre est autorisé.

Eli Gonthier

Eli Gonthier


A quelques kilomètres de là, dans le village de l’Îlet à Cordes, nous faisons la connaissance d’Eli Gonthier, du domaine
 Bon Vin de Cilaos, un local. Un amoureux de sa région. Eli est illettré, mais qu’importe. “J’ai quitté l’école à 9 ans et ça ne m’empêche pas de faire du vin depuis 40 ans“, nous dit-il en rigolant. Son domaine produit essentiellement un rouge et un blanc sucré (assemblage de Muscat et de Couderc13), plus un vin de clémentine, que nous avons le privilège de déguster dans sa cave. Eli plonge le tuyau en plastique dans une barrique, aspire un coup bref, tend les verres à la volée… et le tour est joué ! Arrosage des pieds au passage, ça fait partie du folklore.

Le Piton des Neiges

Nous souhaitons terminer notre périple en beauté. Demain c’est décidé, nous faisons l’ascension du Piton des Neiges, le point culminant de l’île de la Réunion, à 3070 mètres d’altitude. En attendant, ce soir, c’est bivouac en pleine nature avec poisson en papillote dans la braise, bananes flambées et nuit en hamac. La région s’y prête à merveille. Nous sommes à flanc de falaise, au milieu de la végétation. Face à nous, deux cascades. La baignade dans la rivière qui borde le campement nous offre un moment de détente appréciable avant l’effort du lendemain.

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Gravir le Piton des Neiges est un vrai défi physique : 1500 mètres de dénivelé sur 8 kilomètres. Rien que ça. Pas de plat, mais une succession de marches qui ne vous laissent aucun répit. Nous faisons une pause-déjeuner au Refuge de la Caverne Dufour, à 2600 mètres d’altitude, après 4h de marche. Mes jambes ne voudront jamais allez plus loin. Je dois me résigner à redescendre. Il faut parfois savoir écouter son corps. Heureusement tout finit bien, et Ludo, courageux, ira au bout pour nous ramener cette superbe photo dans les nuages.

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Une dernière nuit de repos Chez Lucette à Cilaos, où un bon lit et une connexion wifi ne vous coûteront que 14€ (sourire et café de bienvenue compris). Nous repartirons même le lendemain avec quelques fruits de la passion, tout juste tombés de l’arbre. Un délice que nous gardons pour l’avion…direction la suite du périple !

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JBA 

*Plus d’informations : http://chaidecilaos.reunion.fr

Thierry Bernard, un vigneron casse-cou à Madagascar

 “La vocation, c’est d’avoir pour métier sa passion“ (Stendhal)

Enfant terrible, ancien militaire de carrière, passionné par le rugby, les armes et la bande-dessinée, parcours d’un vigneron casse-cou hors normes.

WINE EXPLORERS : Parle-nous de ton parcours atypique.
THIERRY BERNARD : Né en Décembre 1967 à Bergerac. Fils, petit-fils et arrière-arrière petit-fils d’agriculteurs-viticulteurs, passé par les Scouts d’Europe et éduqué chez les sœurs dans le privé, mon enfance stricte m’a appris les vraies valeurs de la vie. A 10 ans, je conduisais déjà le tracteur dans les vignes. Mais ce que je souhaitais avant tout : devenir militaire pour servir dans les troupes aéroportées de l’Infanterie de Marine. A 16 ans, je passe ma préparation pour devenir quelques années plus tard parachutiste. Je serai par la suite tireur d’élite.

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Après avoir servir mon pays de nombreuses années, un besoin de nouveau défi se fait sentir. La rencontre d’un voisin, Luc Deconti, du Château Tour des Gendres, m’apportera le défi recherché ! Durant un millésime (1989), je vais l’observer et apprendre l’art du vin et de la vinification. Je me lance  dans des études viti-œnologiques, et lis les écrits d’Émile Peynaud. Pendant ce temps, mon père qui à compris, décide de restructurer l’exploitation, abandonne l’élevage et….construit un chai de vinification flambant neuf. Le Château Singleyrac renaît de ses cendres. Je me lance avec le millésime 90, sous les yeux  attentifs de mes mentors. Le rêve. Mon blanc sec, un sauvignon-muscadelle, remarqué par Pierre Casamayor, sera servi chez Alain Passard à l’Arpège. C’est une première victoire. Ma passion, devenue une vocation, ne me quittera plus.

WE : D’où te vient ton surnom de « vigneron casse-cou »?
TB : Un article dans la Revue du Vin de France sur les vins du Clos des Terrasses, pour lequel j’avais travaillé, me nommera le “casse-cou vinificateur de Bergerac“ ! Ceci en rapport avec mes autres passions : la moto enduro et le rugby. A l’origine de la création du 15 de la Grappe avec Régis Lansade (vigneron en Pécharmant), un club regroupant d’anciens rugbymen et des vignerons passionnés, jouant n° 6, on me nommait déjà « l’Irlandais » pour mon tempérament combatif.

WE : Il paraît que tu as même réalisé une cuvée pour l’écrivain anglais William Boyd?
TB : Oui, le Château Pécachard 2005, un 100% Cabernet franc, vinifié dans des cuves de 1,20m de hauteur et de 2,80m de largeur, pigé aux pieds et élevé en barrique de 500 litres ! Un souvenir incroyable. Un fruit croquant, remarqué à l’époque par Antoine Gerbelle et Bernard Pivot. Egalement le rosé Pécachard 2006, adoré par le club de foot de Chelsea.

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WE : Qu’est-ce qui t’as amené à Madagascar?
TB : Après un break en 1998, suivi de deux années difficiles (divorce, accident de moto, hésitations à partir), je reviens à la vinification pour un domaine, mais sans passion… En 2005 je démissionne et part en vacances pour trois mois à….Madagascar. Là, j’y découvre une façon de vivre bien moins stressante ! Il fait chaud, les filles sont belles, et en plus il y a des vignobles ! Ca gamberge dans ma tête. Il me faut faire quelque chose. De retour en France, mon ami Luc Deconti, me demande de remplacer le chef de culture d’une propriété à Saint-Emilion, en arrêt maladie pour un mois. J’accepte. La collaboration durera finalement quatre  années ! Jusqu’au jour ou un autre ami, Jean Charles LUTAUD, me demandera de  conseiller l’un de ses amis fraîchement installé à Madagascar pour y faire du vin. J’accepte sans hésiter et l’aide pendant mes vacances à «  Mada ». En 2009 je monte à Madagascar une société de conseils en agriculture, agronomie et viticulture : OPEX Mada SARL. Je fus le premier vigneron à produire, vinifier et commercialiser du vin issu de cépages nobles français à Madagascar, avec le millésime 2010 du Clos NOMENA (propriétaires : Pâquerette et Jean ALLIMANT). Preuve établie que l’on peut produire – non sans contrainte – un vin issu de cépages nobles à Madagascar.
A ce jour, mon activité de vigneron se concentre pour SOAVITA et en agriculture pour BIOAGRI (production de pommes de terre), et Artémésia Annua (production d’artémésinine pour les nouveaux médicaments anti-paludisme).

WE : Comment t’es-tu retrouvé œnologue-viticulteur du domaine SOAVITA?
TB : En 2011, alors que la grêle a ravagé le vignoble du Clos NOMENA, je manque d’occupation… Je rencontre Nathalie Verger, qui tient un atelier de broderie sur Ambalavao, Nathocéane et qui vient de prendre la tête de Soavita, le vignoble familial. Et même si Soavita, tenu par la famille Verger depuis 1973, est l’un des vignobles les plus connus de Madagascar, c’est un sacré défi qui m’attend : le vignoble est dans un piteux état. Les ventes de vin sont en chute libre. Soavita n’est plus que l’ombre de lui-même ! Tout est à refaire, le défi est là ! Touché par l’histoire de Nathalie, je lui propose un coup de main pour lui apprendre son nouveau métier de vigneronne. Je m’investis pleinement à la vigne comme au chai. Beaucoup de travail et un premier millésime 2012 correct. Le millésime 2013 est prometteur. Soavita a repris des couleurs et les ventes redécollent.

Nathalie Verger & Thierry Bernard

Nathalie Verger & Thierry Bernard


WE : Quels sont les vins que tu y produis?
TB : En blanc, la cuvée Kameleon NM, un blanc sec issu du cépage Couderc13, titrant 11.5%. Un vin frais et de plaisir que j’aime associer à des crustacés et des poissons grillés. Prix caveau : 12000 Ariary (environ 3.70€). En rouge, le Château Verger NM, un rouge 100% Petit Bouschet, à 12.5%. Des parfums de fruit rouge. Mon vin préféré. A déguster avec la cuisine locale.  Prix caveau : 12000 Ariary (environ 3.70€). Et le Domaine Manamisoa NM, un rouge plus léger 100% Petit Bouschet, idéal à l’apéritif. Prix caveau : 10000 Ariary (environ 3.10€). Egalement une curiosité : OMBILAY, un délicieux vin de noix.

WE : On parle de nombreux problèmes qui nuisent au bon fonctionnement du vignoble malgache. Peux-tu nous en dire plus?
TB: Les problèmes viticoles à Madagascar sont nombreux. Premièrement la population est pauvre, mais consomme beaucoup de vin. Et pour acheter du vin il faut de l’argent. Les vols sont malheureusement monnaie courante: fil de fer, piquets en bois, raisins… La climatologie est une seconde problématique : absence totale de pluie lors de la pousse de la vigne, des pluies et cyclones abondants lors des vendanges, abîmant considérablement les raisins.
Le vignoble est également plus que vieillissant et il est difficile de produire des boutures hybrides ici ; encore plus compliqué d’importer des plants nobles (le prix et la paperasserie administrative découragent facilement). La viticulture Malgache souffre et n’est pas du tout soutenue par l’état – comme pour le secteur agricole en général d’ailleurs. Et pour couronner le tout, les termites attaquent les piquets en bois ! Mieux vaut donc mettre des piquets de gros diamètre, histoire de ne pas avoir à les changer tous les ans. Mais à part ça, on peut faire du vin ici. La preuve !

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WE : Toi qui reçois beaucoup d’étudiants au domaine Soavita pour leur transmettre ta passion, comment vois-tu l’évolution de la viticulture à Madagascar depuis que tu y es arrivé pour la première fois en 2005?
TB : J’aime transmettre cette passion à des jeunes de ce pays. Je reçois énormément d’étudiants malgaches, mais la culture de la vigne et la production de vin ne semblent pas être dans leurs préoccupations…ça n’est pas dans leur culture.
D’ailleurs aucune école ne dispense de formation à Madagascar, c’est fort dommage. La solution serait peut-être d’envoyer des jeunes suivre des formations en France. Encore faudrait-il que l’Ambassade de France leur délivre des visas. Affaire à suivre.

Madagascar est un pays plein de défis. C’est ce qui le rend si attirant. La viticulture y est possible, Thierry Bernard nous l’a démontré. Il suffit juste d’avoir pour métier sa passion, comme le résume si bien Stendhal.

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JBA

Madagascar – derrière la pauvreté, une grande beauté

« Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme »,  disait Lavoisier.

S’il y a bien un pays dans le monde où la maxime de Lavoisier est appliquée à la lettre, c’est à Madagascar ! De la trousse d’écolier au pommeau de douche, en passant par une carcasse de voiture ou une paire de chaussures, chaque objet de notre quotidien d’occidentaux vient trouver à Madagascar une deuxième, une troisième, voire jusqu’à une dixième vie.

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Entre nature idyllique et recyclage permanent, Mada est un pays touchant

Ne cherchez plus de vieilles 2CV Citroën, Renault 5, Volkswagen 4L ou autres Peugeot 404 et 205 : elles sont toutes ici – ou presque – reconverties en taxi ! Un paradis pour les collectionneurs ? Probablement, me direz-vous. Mais ici, c’est plutôt un instinct de survie auquel nous sommes confrontés en permanence. Une dure réalité de la vie : Madagascar est un pays à deux vitesses où plus de 81% des 23 millions d’habitants vivent avec moins de $1,25 par jour et où 60% de la population a moins de 24 ans. Imaginez…
Quand on s’éloigne des grandes villes, c’est également une campagne sauvage à deux teintes où le verdoiement des rizières, des forêts et de la végétation vient délicieusement contraster avec le rouge-ocre des terres et des routes. Un véritable tableau de maître qui s’offre à l’œil du voyageur. Le jour et la nuit avec l’atmosphère de la ville.

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Mais Madagascar c’est aussi et avant tout – aussi saugrenu et impensable que cela puisse paraître – un pays producteur de vin. On y compte une dizaine de domaines, principalement répartis entre Fianarantsoa et Ambalavao, deux villes à environ 500km au Sud de la capitale, Antananarivo (Tananarive ou Tana en malgache).

Trouver des vignobles à Madagascar : une véritable Exploration

Chercher des contacts dans le vin peut parfois s’avérer être un chemin de croix, comme ici : très peu d’informations disponibles et aucune adresse sur les étiquettes. Ni même de millésime sur les bouteilles… Un peu compliqué donc, mais loin d’être impossible. Parole de Wine Explorers !
Nous passons quelques jours à Antananarivo à la recherche de numéros de téléphone. Après un déjeuner Au Bon Accueil, dans les hauteurs de la ville – pour apprécier un délicieux riz blanc crevettes-légumes pour moins de 2.50€ – nous nous confrontons à la dureté de la ville. Il fait chaud et humide. L’atmosphère est irrespirable par endroit. Les fumées noires des pots d’échappement nous font tousser. L’odeur nauséabonde des monticules d’ordures qui jonchent les trottoirs et dans lesquels des enfants errent, à la recherche de quelque nourriture, est difficilement soutenable. Chaque enfant que nous croisons nous agrippe la manche pour quelques billets. Pauvres petits, comment leur en vouloir ? Bienvenue dans le quart monde. Impression de tristesse et d’impuissance, d’avoir fait un bond en arrière dans le temps. Notre moral en a pris un coup.

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Enfin, après 5h de marche, nous trouvons Royal Spirits, le distributeur en vin et spiritueux de la ville. Nous y glanons quelques précieux renseignements sur les domaines locaux et apprenons par la même occasion qu’il existe une troisième région viticole, Antsirabe, à 18Okm au sud. Parfait, ça sera notre 1er stop.
Une dernière halte pour louer une voiture. Et là surprise de taille : à Madagascar…on vous impose un chauffeur ! Avec une telle misère autour de nous cela nous paraît impensable et extrêmement gênant d’avoir quelqu’un à disposition pour nous emmener où bon nous semble. Mais impossible de faire autrement. On nous explique que c’est parce que les routes sont mauvaises et dangereuses ; que c’est par mesure de sécurité. Au final je dois avouer que ce fut une grande aide pour nous d’être accompagnés par Mr Kiady Ramaroson, notre chauffeur, tout au long des 500km sur la RN7, la fameuse route du sud. Car en plus d’être un expert pour maîtriser les innombrables virages en épingle, l’étroitesse de la chaussée, les zébus qui se promènent sur la route, les trous immenses dans le bitume et le dépassement des camions de marchandises dans les côtes, Kiady a du demander son chemin à maintes reprises, et en malgache…

Kiady, notre chauffeur

Kiady, notre chauffeur


Antsirabe – cépages hybrides et bouteilles non-millésimées

Nous arrivons à Antsirabe, où nous attend Stephan Chan Fao Tong, propriétaire-viticulteur du domaine Andranomanelatra et dernier rescapé de la région. “Nous étions jusqu’à sept vignerons ici dans les années 70 – nous raconte-t-il – mais ils ont tous fermé les uns après les autres, certains n’arrivaient pas à vendre leur vin, d’autres ont vendu leurs terres pour y planter du fourrage pour les zébus“. Et il craint lui-même pour la pérennité de son domaine car ses enfants vivent en France et aucun ne songe à reprendre l’exploitation.
Sa philosophie : faire des vins mono-cépage pour garder la typicité et l’identité de chaque cépage vinifié. “Les cépages hybrides – par définition des cépages qui ont été croisés avec au moins deux espèces vitis – s’adaptent mieux à Madagascar : ils demandent moins d’eau et sont plus résistants aux maladies ; c’est pourquoi la grande majorité des domaines les utilisent“, nous explique Stephan.

Stephan dans sa cave

Stephan dans sa cave


Deux coups de cœur pour ce domaine : la cuvée
Seyve Villard et le Rouge Viala.
Grand Cru d’Antsirabe Seyve Villard NM, (non-millésimé). Un vin rouge issu du cépage hybride Seyve Villard et élevé dans des cuves béton pour garder la fraîcheur et le croquant du fruit. Nez qui se rapproche d’un Côtes du Rhône. On retrouve en bouche un goût de groseille et de violette, avec un peu de poivre. Un vin à associer avec un carpaccio de zébu ou une blanquette de poulet. Prix caveau : 9000 Ariary (environ 2.80€).

Grand Cru d’Antsirabe Rouge Viala NM. Un vin rouge issu du cépage hybride Viala, également élevé en cuve béton. Nez de groseille à maquereau et de bonbon. Bouche sur la cerise griotte. Vin très frais et de plaisir immédiat. Accompagnera des plats épicés comme un poulet coco-curry ou des côtes de porc au paprika. Prix caveau : 9000 Ariary (environ 2.80€).
Les autres vins du domaine : Rouge Alicante NM (9000 Ariary au domaine, environ 2.80€) ; Rose Viala NM (7000 Ariary, environ 2.20€) ; Gris de Gris NM (7000 Ariary, environ 2.20€) ; Blanc Couderc NM (7000 Ariary, environ 2.20€)

Fianarantsoa – entre vin de messe et vin gris

Nous sommes à 200km au sud d’Antsirabe. Pour visiter le Clos Malaza, dans la région de Fianarantsoa, oublier le GPS, il ne trouvera pas. Une adresse ? Il n’y en a pas. Nous quittons la route principale à Fiana pour nous enfoncer dans la brousse, faisant grincer les amortisseurs sur des routes étroites et défoncées, empruntant des passerelles en bois précaires pour franchir des ravins,  passant par des étendues boueuses qui nous semblent infinies, pour enfin tomber sur le Clos Malaza, perdu en pleine nature. Ce domaine caché en pleine nature appartenait jadis aux Rois Betsileo. Ce n’est qu’au début du XXème siècle que des pères jésuites y établirent l’un des premiers vignobles de Madagascar. Depuis 1987, c’est le groupe Mac & Frères qui depuis perpétue son exploitation.

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Leur cuvée Rouge NM, un assemblage de Petit Bouschet (90%), Villard, Chambourcin (aïeul Pinot noir), Villardin et Varousset nous a séduits, avec ses arômes de fraise écrasée et de mûre. Des tannins fins en bouche et un fruit croquant. Accompagne fort bien des légumes sautés au bœuf. Prix revendeur : 10300 Ariary (environ 3.20€).
Le Vin Gris NM, autre vin du domaine, est une spécialité du pays. C’est un assemblage de vin blanc majoritairement (ici 90% de Couderc13) et de vin rouge (10% de Petit Bouschet). Une curiosité. Avec un nez d’amande et une amertume très soutenue en bouche. Un vin à boire frais à l’apéritif avec des samossas. Prix revendeur : 10000 Ariary (environ 3.10€).
Les autres vins du Clos Malaza : un Blanc Sec NM et un Blanc Doux NM, un Rosé NM et un délicieux Vin d’Ananas NM sec.

De l’autre côté de Fianarantsoa, direction la région du « Petit Vatican », qui tient son nom des nombreuses congrégations religieuses présentes  – on en compte douze différentes dans un périmètre de quelques kilomètres à peine. Nous partons déguster les vins du Monastère de Maromby, fondé en 1958 par une douzaine de frères de l’Abbaye du Mont Des Cats, à Lille, et qui abrite un domaine de 7 hectares assurant aux moines leur unique source de revenu grâce à la vente des bouteilles. 50% est planté en Courdec13, le reste en Petit Bouschet.

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Deux vins blancs et deux vins rouges sont produits (en sec et en doux), ainsi qu’un vin gris, un vin de messe et deux vins d’orange. Prix caveau : entre 6000 et 7000 Ariary (environ 1.90€ et 2.20€). Des vins de méditation, sans aucun doute…

Ambalavao – capitale du vin et cépages nobles au milieu des hybrides

Nous visitons Soavita, l’un des vignobles les plus connus de Madagascar et tenu par la famille Verger depuis 1973 et qui a vu son vignoble gagner en qualité ces dernières années pour se hisser au sommet des vins malgaches. Dans la vigne comme au chai, celui qui a redonné à Soavita ses lettres de noblesses, c’est Thierry Bernard, œnologue bergeracois d’origine –et qui a notamment fait ses armes à St-Emilion.
En blanc, la cuvée Kameleon NM, un blanc sec 100% Couderc13. On retrouve l’amande au nez comme en bouche avec une jolie amertume et un côté un peu pommadé. Une finale fraîche sur la poire. 11.5% alcool pour un vin à déguster sur des poissons grillés. Prix caveau : 12000 Ariary (environ 3.70€).
En rouge, Château Verger NM, un rouge 100% Petit Bouschet, parfaitement équilibré et titrant à 12.5%. Une structure sur le fruit rouge avec un joli nez sur la mûre. A apprécier sur un risotto poulet-champignons.  Prix caveau : 12000 Ariary (environ 3.70€).
Egalement la cuvée Domaine Manamisoa NM, un rouge plus léger 100% Petit Bouschet, idéal pour le début de repas. Prix caveau : 10000 Ariary (environ 3.10€).

Nous apprenons que la casi-totalité des bouteilles de vin sont recyclées à Madagascar. On décolle les vieilles étiquettes, on lave, on rince, on fait sécher en plein air…et le tour est joué !

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Non loin de là se trouve le Clos Nomena, le seul vignoble de Madagascar à utiliser des cépages nobles. Les vins que nous avons eu la chance de goûter datent de la vendange 2010 et sont pour l’instant le seul millésime produit par Clos Nomena : 2011 et 2012 ne sont pas sortis faute d’une météo trop capricieuse. Qu’importe, 2010 est un délice et les deux vins que nous avons bus resteront un excellent souvenir. Rigolo : ils ont également été vinifiés par Thierry Bernard.
Le Blanc Moelleux NM, un assemblage de 90% Chenin blanc et 10% Riesling, est d’une grande finesse. Le vin a perdu de sa sucrosité mais il tend sur des notes de miel, d’épices et de pétrole. Un délice. “Garçon, un moelleux au chocolat avec ce vin s’il vous plait“.

Le Rouge NM, un assemblage de Syrah et de Malbec, affiche une fraîcheur surprenante, avec des notes de moka, de fruits noirs et d’épices. Une finale sur la mûre et la violette. Donne envie de croquer dans une souris d’agneau.

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Notre périple s’achève ici. Madagascar nous aura surpris et émus à plus d’un titre. Nous en retiendrons la beauté de ses campagnes et l’accueil des locaux. Une chose est sûre,  Antananarivo n’est pas ce que nous retiendrons. C’est une bulle à part et non représentative du pays. Un peu comme New-York et les USA si l’on veut un point de comparaison.
Un dernier expresso siroté dans les jardins du Café de la Gare, – lieu incontournable de Tana pour un déjeuner d’affaires ou entre amis –  et il est déjà temps de nous mettre en route pour notre prochaine destination.

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NB : d’autres domaines existent à Madagascar : Lazan ‘I Betsilio S.A., une coopérative de  Fianarantsoa ; S.A. Chan Foui et Fils à Ambalavao, qui produisent les Côteaux d’Ambalavao ou encore le Domaine Lovasoa, Cave de Fianarantsoa. A visiter lors d’une prochaine venue.

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Safari et Vin : bienvenue au Zimbabwe !

Voyageant en avion depuis la Namibie nous arrivons à Harare, capitale du Zimbabwe, après trois heures de vol. Dès la sortie de l’aéroport, nous sommes forcés de constater que nous venons de mettre les pieds dans la “vrai Afrique“ : routes abimées, feux tricolores qui ne fonctionnent généralement pas – ce qui nous oblige à rouler au pas avec les warnings allumés –, aucune plaque indiquant le nom des rues et des panneaux de signalisation bien trop rares. Mais ceci importe peu au final et ne change rien au charme de ce pays incroyable. Ce qu’il faut retenir du Zimbabwe : des gens accueillant avec les bras grands ouverts. Un pays magnifique avec des étendues sauvages un peu partout, comme les chutes Victoria ou encore d’immenses parcs où l’on peut apprécier les joies du safari photo.

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L’histoire de la viticulture au Zimbabwe remonte au XIXème siècle.

Les pionniers ont apporté la vigne  en « Rhodésie », l’ancien nom du Zimbabwe, en 1890, mais la viticulture n’a été entreprise commercialement qu’à partir de 1960*. Les sanctions commerciales imposées par la Grande-Bretagne – après que le gouvernement rhodésien est déclaré son indépendance en 1965 – ont contraint les agriculteurs à diversifier leurs plantations et certains d’entre eux indroduisirent la vigne avec de la Clairette blanche, du Pinotage, du Chenin blanc et du Muscat rouge. Ils se situaient dans les Cantons de l’Est, dans la vallée Hippo, à Marandellas et dans la vallée Mazoe.

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Quand le Zimbabwe a obtenu son indépendance en 1980, l’industrie du vin a été intégré sous le contrôle de trois caves: African Distillers (AFDIS), Cairns Wineries et Meadows Estate. Aujourd’hui l’industrie du vin est en baisse au Zimbabwe. D’après ce que nous avons pu voir de différentes sources d’information, deux domaines seulement semblent avoir survécu dans le pays: Mukuyu Winery et Bushman Rock Estate. Cependant, il semble que la veille de notre arrivée au Zimbabwe – incroyable mais vrai – l’un de ces deux domaines, Mukuyu Winery vienne juste de fermer ses portes ! (temporaire ou définitif ? Mystère…)

Bushman Rock Estate, où safari & vin cohabitent en parfaite harmonie.

Nous avons eu la chance de passer quelques jours à Bushman Rock Safaris and Wine Estate, un domaine viticole qui a débuté dans les  années 30 (avec des premiers vins commercialisés dans les années 60). La propriété de 102 hectares fut acheté par un ingénieur civil, Mr. D.C. Mullins en 1949. Sa vision était de réaliser un vignoble de style européen. Aidé de son épouse et de sa famille, il construisit un domaine de toutes pièces, mettant en place un vignoble de 12 hectares avec système d’irrigation, ce qui en fit l’un des premiers vignobles dans le pays.

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En 2007, une joint-venture fut créée entre les deux familles qui possédaient des propriétés adjacentes et le concept de “Busman Rock Safaris” naquit.
Les deux familles développèrent Bushman Rock en y alliant vignoble et préservation de la faune et de la flore, préservant la beauté naturelle de la vallée tout en travaillant à la production de vins de qualité. Au cours des 13 dernières années, ils replantèrent et étendirent le vignoble avec de nouveaux « cépages nobles“ importés du Cap, comme le Sémillon, le Sauvignon blanc, le Merlot, la Syrah, le Cabernet Sauvignon et le Cabernet Franc, ajoutant un système de goutte à goutte et un re-palissage des vignes .

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En tant que programme de préservation de la nature du Zimbabwe, ils introduirent dans le domaine 13 des plus belles espèces de la faune africaine : Girafes, Elands, Hippotragues noirs, Grand koudou, Nyala, Bubale de Liechtenstein, Tssesebes, Gnous, Zèbres, Impalas, Guib harnaché, Cobes à croissant et Cephalophinae. Des installations furent également créées pour répondre au tourisme équin avec l’accent mis sur le polo, mais aussi le saut et le dressage en arène: création de la Polo Arena, un terrain de de polo de taille internationale, d’un restaurant et d’une salle de conférence pour les séminaires, ainsi qu’une chapelle pittoresque pour les mariages .

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Les vins du domaine Bushman Rock.

La gamme Bushman Rock se compose de 9 vins; 4 d’entre eux ont particulièrement retenu notre attention :
Dry White 2010, un assemblage de Semillon, Sauvignon blanc et Perel (un cépage blanc d’Israël), élevé 6 mois dans des barriques françaises de 3 vins.  Un nez d’agrumes, de poire et de menthe fraiche. Frais et fruité en bouche avec une amertume délicate en finale. Structuré avec 12,5 % d’alcool. Un très joli marriage avec des asperges, par exemple. Prix caveau : $4,5 (environ 3.30€)
Charlevale 2010, un assemblage de Semillon (60%), Sauvignon blanc (35%) et Moscatel (5%), élevé 12 mois dans des barriques françaises et américaines de 3 vins.  Nez d’acacia, de miel et de fleurs blanches. Frais et équilibré en bouche avec une finale sur les agrumes. 13% d’alcool. Accompagne très bien un fromage de chèvre. Prix caveau : $7 (environ 5.10€)
Alicante Bouschet 2008, un vin rouge élaboré avec de l’Alicante Bouschet, un ancien cépage dit “tinturier“ (dont le rôle premier était d’apporter de la couleur au vin final) et que l’on trouve dans le sud de la France. Elevé 24 mois dans des barriques françaises de 3 vins. Nez de fraise. Léger en bouche, tend vers la groseille à maquereau. Frais et équilibré. S’accordera bien avec un poulet rôti. Prix caveau : $6 (environ 4.40€)
Merlot 2010, un 100% Merlot élevé 24 mois dans des barriques françaises de 3 vins. Nez de prune et de myrtille. Tannins souples et soyeux en bouche avec une finale sur les fruits noirs. Parfait avec un steak juteux sauce au poivre et des frites maison. Prix caveau : $6 (environ 4.40€)

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« Dans un avenir proche nous allons réduire la gamme de vins et nous concentrer davantage sur des produits clés comme le Charlevale ou l’Alicante Bouschet. Grâce à cela, nous espérons acquérir plus de précision et de concentration dans nos vins, pour augmenter fortement leur qualité », nous a confirmé Jonathan Passaportis, directeur général. L’arrivée de Nelia Kanyasa dans l’équipe, oenologue de renommée internationale et responsable de la vigne et du chai à Bushman rock Estate depuis 2013, va aider à aller dans ce sens.

Les autres blancs que nous avons dégustés sont Hanne 2009 (100% Hannepoot) et Moscato 2010. Pour les rouges: Syrah 2009, Cabernet Sauvignon Reserve 2009 et Stellagallen 2009 (un assemblage de Cabernet Sauvignon, Merlot et Cabernet franc).

WineExplorers’ment votre,
JBA

Pour plus d’informations : www.bushmanrock.com

* “Encyclopedia of Wine”, ©Global Book Publishing Pty Limited 2000