Le Canada, une terre de grands vins à découvrir d’urgence…

Voilà un pays que j’attendais avec une certaine impatience !
Le Canada m’a toujours fasciné ; par sa culture, par sa superficie, par ses paysages, par l’accueil de ses habitants. Et je dois dire que je n’étais pas le seul à trépigner d’impatience : Ludovic, mon fidèle acolyte de voyage est né à Pointe-Claire (dans la province de Québec) et a passé les huit premières années de sa vie dans la banlieue de Montréal. Une empreinte qui l’a forgé et que Ludo avait hâte de partager avec moi. Surtout que deux de ses trois sœurs y vivent aujourd’hui ! Une histoire de famille en somme.

Painted Rock - Colombie Britannique

Painted Rock – Colombie Britannique


Quant à tout amateur de vin qui se respecte, le Canada est avant tout synonyme de vin de glace… Mais pas que ! D’est en ouest le pays tout entier nous a montré qu’il était aussi une terre de grands vins secs : comme en témoignent les blancs du Québec et les rouges d’Ontario et de Colombie Britannique. En route pour un périple de 3 semaines au pays des bûcherons et du sirop d’érable qui nous a amené de découvertes en belles surprises et de rencontres viticoles en amitiés fortes.

Le Québec, un petit vignoble de charme qui joue dans la cour des grands

Eh dis l’ami…  connais-tu les vins du Québec et ses fameux québécois ?!

Vignoble de la Chapelle Ste Agnès - Québec

Vignoble de la Chapelle Ste Agnès – Québec


Le Québec c’est 125 producteurs pour une surface de 234 hectares de vignes et quelques 2 millions de bouteilles vendues chaque année. Parmi eux, 73 producteurs se sont regroupés avec une passion commune, celle de faire grandir et rayonner cette industrie qui se raffine, dit-on, de cuvée en cuvée, au travers de l’Association des vignerons du Québec (AVQ), née en 1987. Et l’accueil des vignerons est incroyable. « Ici, on est tous comme à la maison », aime souligner Jean Joly, propriétaire du Vignoble du Marathonien.

Et l’engouement pour le vin au Québec va bien au-delà du vignoble : c’est une passion commune, une véritable fierté, un engouement quasi patriotique. Depuis l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ), où nous avons eu le privilège de présenter le projet aux élèves en sommellerie, à la très sympathique Fête des Vendanges de Magog(1), en passant par la Société des Alcools du Québec (SAQ)(2), dont nous avons eu le plaisir de visiter une succursale, et l’ensemble des médias locaux – comme la chaine d’information TVA, qui a souhaité nous interviewer pour connaître l’avis de deux globe-trotters français – tous célèbrent ici le vin québécois avec un enthousiasme contagieux. Et le virus nous a eus !

Les Pervenches - Québec

Les Pervenches – Québec


Le vin du Québec est de glace, mais pas que !

Bien qu’il soit originaire d’Europe (fin du XVIIIe siècle en Autriche et en Allemagne), c’est bien au Canada que l’on trouve la plus importante production de vin de glace au monde(3)  – notamment en Ontario. Le climat y est propice puisque le vin de glace se vendange idéalement entre -8° C et -12° C (au-delà le sucre cristallise sous l’effet du froid et le jus ne coule plus).
Le principe est simple : après la chute des feuilles, le raisin – du vidal(4) majoritairement ; voir du seyval blanc(5) – attend sur les ceps de vigne l’arrivée du gel. Lorsqu’un gel suffisant est annoncé (en dessous de -7 °C) la récolte peut avoir lieu. La vendange se fait alors entre fin décembre et fin février, souvent de nuit et dans des filets afin d’éviter les pertes. La production du précieux nectar est si faible que chaque baie compte !

Vignoble du Marathonien - Québec

Vignoble du Marathonien – Québec


Au Québec la méthode diffère quelque peu du reste du pays : le raisin est vendangé normalement, puis suspendu dans des filets jusqu’au gel. Cette méthode – qui suscite des débats (déontologiques) houleux entre ontariens et québécois… – ne change en rien le goût du vin final et produit même quelques uns des plus fins liquoreux au monde.

En témoignent ces 5 coups de cœur que nous avons eu la chance de déguster : Vignoble du Marathonien (2009), Vignoble de l’Orpailleur (2011), Vignoble de la Chapelle Ste Agnès (2010), Domaine des Côtes d’Ardoises (2012) et Domaine de Lavoie (2012).

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Des vins aux arômes de fruits confits délicieux et dont l’équilibre entre de forts taux de sucre et de grandes acidités offre des vins qui sont une pure délectation pour les sens…

Et il semblerait que le futur du Québec soit  dans la production de vins blancs (sec et liquoreux). Car comme le souligne à juste titre Charles-Henri de Coussergues – pionnier de la viticulture moderne au Québec et propriétaire du Vignoble de l’Orpailleur : « la problématique ici c’est la rudesse de l’hiver, on est obligé de faire en 7-8 mois ce que l’on fait en France en 12 mois. Et comme les cycles de maturité des raisins sont plus courts, ce sont les cépages blancs qui donnent les meilleurs résultats ». Il faut même souvent recouvrir la vigne en hiver à l’aide de toiles géotextiles pour éviter qu’elle ne meure. Un travail onéreux et fastidieux.

Scarabées japonais

Scarabées japonais


Nous avons déniché pour vous quelques perles rares :
Saint-Pépin 2013 du Château de Cartes, un blanc sec surprenant puisque son propriétaire, Stéphane Lamarre, s’amuse à torréfier les pépins de ce cépage atypique(6) avant de les ajouter dans la cuve, pour « rehausser le vin avec un petit goût de noisette » (20$).
Le Couchant 2013 du domaine Les Pervenches, qui au travers de cette très savoureuse cuvée 100% Chardonnay nous démontre avec brio que des vitis vinifera bien maîtrisés peuvent s’adapter à la rudesse du climat. Coup de chapeau ! (32$)
Vendanges Tardives 2012 du Vignoble du Marathonien, un autre grand liquoreux 100% vidal qui m’a rappelé, au nez, la pâte de coing de mon enfance ; et qui en bouche laisse exalter des arômes de fruits secs et d’abricot confit. (28$ les 500 ml).
Paille du Clos Saragnat, un vin anticonformiste, à l’image de son producteur, Christian Barthomeuf, un vigneron talentueux qui marie ici vidal et geisenheim(7) dans une cuvée unique vieillit deux ans sur latte à l’air libre et pour un résultat fou…un vin hors du temps au nez de pâtisserie et à la bouche de velours.
-et un vin rouge qu’il faut particulièrement souligner…le Haute-Combe 2012 du Domaine des Côtes d’Ardoises : un assemblage de gamay, de chaunac(8) et chelois(9), non filtré, non collé. Un vin croquant, frais et gourmand à souhait. (18$)

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Et que dire des cidres du Québec… Des cidres de gastronomie, précis, tout en finesse, comme en témoignent les cidres de glace et les cidres de feu(10) du domaine Union LibreSans oublier les très beaux blancs de Léon Courville (Domaine Les Brome) et les bulles de Jean-Paul Scieur (Le Cep d’Argent) que nous avons pu déguster lors de notre conférence à l’ITHQ.
Foncez et achetez tout ! Les productions sont petites, voir confidentielles. Et les prédateurs de la vigne, nombreux et gourmands de raisins – comme le raton laveur, les scarabées japonais, les cerfs ou encore les ours – peuvent faire des ravages.

L’Ontario, le géant du Canada

Avec ses 6900 hectares de vigne, une production de 23,4 millions de litres et un chiffre d’affaires global de 395 millions de dollars canadiens  en 2014(11), l’Ontario est de loin la plus grande et la plus connue des régions de production du Canada. Nous décidons de concentrer nos visites du côté de Niagara-on-the-Lake, une région prometteuse à une heure et demie à l’est de Toronto. Tout en nous promettant que la prochaine fois, c’est vers Prince Edward County que nous irons (plus au nord) : on en dit le plus grand bien.

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Nous nous rendons dans la ville de Sainte Catherine, où nous sommes attendus par le domaine Henry of Pelham. L’accueil se fait une coupe à la main (s’il vous plait !) : nous fêtons là notre 100ème domaine viticole visité du projet. Santé ! Cette cuvée Catharine Rosé BrutNV (70% pinot noir, 30% chardonnay) est délicieuse et pleine de fraîcheur. Nous nous délectons en compagnie de Paul Speck, président du domaine familial. Ici se sont 120 hectares cultivés principalement en cépages internationaux, dont une partie est plantée en baco noir(12), un cépage oublié et très intéressant aux notes de mûre sauvage, de prune et d’épices, à l’image du Reserve Baco Noir 2011 du domaine (25$). Et cerise sur le gâteau, le baco noir et l’un des cépages les plus riches en resvératrolle au monde. Le resvéra…quoi ? Mais si vous savez, ce fameux polyphénol qui aurait des effets bénéfiques sur la santé. Raison de plus pour l’aimer.

Henry of Pelham - Ontario

Henry of Pelham – Ontario


Petit détour rapide par deux des plus grosses productions du pays, histoire de voir d’un peu plus près à quoi ressemblent ces géants canadiens : Jackson-Triggs, avec ses 800 000 caisses produites annuellement et Inniskillin, l’un des leaders en vin de glace, qui nous a surpris par son incroyable fréquentation asiatique : des bus entiers de japonais, de chinois et de coréens qui viennent s’abreuver de vins sucrés (à souhait) pour leur palais et repartent tous avec sacs et coffrets cadeaux sous les bras. Le vin de glace à de l’avenir devant lui en Asie, c’est une certitude.

Nous terminons notre périple ontarien par Lailey Vineyard, l’un des (très) rares domaines du pays à utiliser des barriques canadiennes pour l’élevage de ses vins. Les fûts viennent de la Canadian Oak Cooperage en Ontario, la dernière tonnellerie du pays.

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Derek Barnett, l’œnologue du domaine, nous offre une très belle dégustation comparative et pédagogique de trois vins – Chardonnay 2012, Pinot Noir 2010 et Syrah 2012 – pour comprendre les nuances entre un élevage en barriques canadiennes d’un côté et de l’autre un élevage en barriques françaises. Avec du recul, il semblerait que le chêne canadien soit plus discret aromatiquement, avec des tannins très subtils et des vins qui ont besoin de plus de temps pour s’ouvrir. C’est un apport intéressant dans l’élevage qui met bien en relief le côté fruité du vin.

Sur le chemin du retour nous nous arrêtons aux chutes du Niagara. Quel choc. Moi qui m’en étais fait toute une carte postale pittoresque dans mon imagination… Tant de beauté transformée en un parc d’attraction touristique, au but clairement affiché : faire du profit en masse au détriment de la beauté sauvage des lieux.

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Je reste là, à méditer face à ces chutes gigantesques qui se déversent en cascade au fond du lac dans un grondement infini, sans voix face à ce cadeau de la nature.

La Colombie Britannique, une région viticole à ne pas sous estimer

A l’image du Canada et pour notre plus grand bonheur, la Colombie Britannique est extrêmement dynamique lorsqu’il s’agit de promouvoir ses vins. Notre 1ère étape dans la province nous amène à Vancouver, sur le salon “Colour BC VQA Fall Release“, où l’association des vins de Colombie Britannique nous a chaleureusement conviés. L’occasion de rencontrer de nombreux producteurs et de découvrir leurs vins. Nous y apprenons que la province compte 215 domaines répartis sur cinq sous-régions : Vancouver Island, Fraser Valley, Similkameen Valley, Gulf Islands et Okanagan Valley.

Osyoos Larose - Colombie Britannique

Osyoos Larose – Colombie Britannique


C’est dans cette dernière que nous sommes attendus par le domaine Osyoos Larose. Après huit heures de bus dans la montagne nous arrivons dans un petit coin de paradis : l’Okanagan Valley. Nature, lacs, montagnes…l’endroit est idyllique et propice à la culture de grands vins. C’est en quad que nous visitons le vignoble, en compagnie des gérants, Julie Rapet & Mathieu Mercier, un jeune couple d’œnologues français fort sympathiques. Nous parcourons les rangs de vigne et dégustons des baies de raisin sélectionnées au hasard pour contrôler les maturités : nous sommes à quelques jours des vendanges ! Les raisins sont délicieux et prêts à être cueillis. Nous croisons sur notre route quelques cerfs à queue noire malicieux lorgnant sur les raisins avec convoitise. Au retour de notre promenade nous dégustons les vins du domaine. Le Grand Vin 2010, un assemblage bordelais (merlot, cabernet sauvignon, cabernet franc et malbec) élevé 18 mois en barrique est délicieux.

Le lendemain nous partons pour Painted Rock, un vignoble niché sur une corniche à flanc du lac Skaha, digne d’une carte postale. Chaque parcelle est traitée avec un immense soin. Nous improvisons une ascension musclée de la montagne qui surplombe le vignoble en compagnie de Tyson Archer, le responsable des lieux, afin de prendre de la hauteur et mieux comprendre l’implantation et l’ensoleillement du domaine. Après avoir sué à grosses gouttes, nous arrivons enfin au sommet. Et quel spectacle…

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Nous trinquons à la beauté du lieu avec le vin phare de la maison, le Red Icon 2012 (55$), un autre Bordeaux-blend de haute volée. Le soir venu nous dînons en compagnie de Tyson et de sa compagne. Il nous cuisine au BBQ un saumon de rivière à la chair rouge comme jamais nous n’en avions vu et mangé auparavant. Le tourne-disque du salon crache à pleins poumons un jazz enivrant et euphorique. Le temps s’est arrêté.

Nous terminons notre séjour avec le domaine Le Vieux Pin, où s’exprime ici tout l’art de vinifier la syrah (et les cépages du Rhône nord en général – Condrieu, Marsanne et Rousanne). La cuvée Equinoxe Syrah 2011 (85$) du vignoble est divine et rappelle la délicatesse du cépage avec ses notes de violette et de poivre noir.

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Le Canada nous a fait rêver et le potentiel viticole est bien là. Et bien que le pays reste un (tout) petit pays producteur de vin à l’échelle de la planète, n’oublions pas qu’avec 4,5 millions d’hectolitres bus en 2012(13) les canadiens sont aux portes du top 10 des pays consommateurs de vin dans le monde. Le Canada est donc non seulement un pays de grands vins – secs et liquoreux – mais aussi une terre d’amateurs avertis et de fins connaisseurs.
En témoigne l’achalandage spectaculaire des caves de la SAQ au Québec, qui abritent ni plus ni moins que la plus importante sélection de vin et spiritueux au monde, avec plus de 20 000 références sur catalogue.

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JBA

Merci à tous les vignerons, journalistes, agents et amis qui nous ont reçu pendant notre séjour ; et une pensée toute particulière à Annabelle, Elodie Pollet et à la famille Chevrier pour avoir hébergé deux voyageurs itinérants.

NB : Nova Scotia & les autres Provinces Atlantiques seront visitées avec beaucoup d’intérêt lors de notre prochaine venue au Canada. On y produit également de très beaux vins qui méritent toute notre attention.

 

(1) Pour plus d’information : Fête des Vendanges de Magog (Québec), chaque début septembre ; un événement incontournable initié par Jean-Paul Scieur, propriétaire du vignoble Le Cep d’Argent, dont les effervescents sont très intéressants.
(2) SAQ : la Société des alcools du Québec (SAQ) est une société d’État créée en 1921 et qui a pour mandat de faire le commerce des boissons alcoolisées sur tout le territoire du Québec.
(3) Depuis 2013 le Canada est même propriétaire des mots « vin de glace » et « ice wine ».
(4) Le vidal blanc est un cépage hybride blanc, croisement de Trebbiano et de Rayon d’Or (Seibel 4986), créé dans les années 1930 par Jean Louis Vidal et très résistant au froid.
(5) Le seyval blanc est un croisement des cépages Seibel 5656 x Seibel 4986 réalisé vers 1920. Le cépage est autorisé dans de nombreux départements en France, ainsi qu’en Grande-Bretagne, au Canada et aux États-Unis.
(6) Le Saint-Pépin est un cépage blanc hybride issu de l’elmer swenson 114 et du seyval et capable de résister à des températures allant jusqu’à -32° C.
(7) Geisenheim : plus connu sous le nom de rondo, ce cépage hybride de cuve noir d’origine tchèque est un croisement des cépages Zarya Severa x St. Laurent réalisé en 1964.
(8) Le De Chaunac est un cépage noir hybride, issu de Seibel 5163 * Seibel 793 et utilisé le plus souvent en assemblage. On le retrouve au Canada, aux Etats-Unis (New-York) et en France (Ardèche).
(9) Le Chelois est un cépage noir français hybride, croisement des cépages 5.163 Seibel x 5.593 Seibel. En 1955, le chelois couvrait en France 906 hectares. Aujourd’hui il ne reste plus que quelques souches isolées. Il est autorisé aux États-Unis (État de New York, 63 hectares) et au Canada.
(10) Le cidre de feu est obtenu par la fermentation du jus de pomme, lequel doit, uniquement par la chaleur, atteindre une concentration de sucre avant fermentation d’au moins 28°Brix et un titre alcoométrique acquis de plus de 9 %.
(11)  Source : Wine Country Ontario
(12) Le baco noir est un cépage français hybride principalement cultivé au Canada (vu sa maturité hâtive) et aux États-Unis. A ne pas confondre avec son cousin le baco blanc, dont un peu plus de 2100 hectares sont cultivés en France pour la production de l’Armagnac.
(13) Projection OIV 2013.

Kirghizistan, Kazakhstan – font-ils vraiment du vin ?!

Il y a de cela un an (fin juillet 2013), Ludo et moi préparions l’itinéraire du projet WINE Explorers. Nous nous arrachions gentiment les cheveux pour imbriquer 92 pays dans un itinéraire long de 3 ans et dont nous avions du mal à voir le bout. Imaginez un instant, programmer vos déplacements jusqu’en juin 2017… Ça fait tout drôle !
Je m’en souviens comme si c’était hier. Ludo me disait avec étonnement : « il y a du vin au Kirghizistan et au Kazakhstan ? ». « Oui » répondis-je, hésitant. D’après les recherches faites en amont sur ces pays – sur le net et dans quelques vieux livres – la trace d’une production de vin y semblait bien présente.

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Il ne nous restait plus qu’à aller voir nous même.
Encore fallait-il réussir à localiser ces pays en –stan(1)  sur un planisphère. Car ces destinations ne sont pas forcément les premiers choix touristiques auxquels on penserait pour les vacances. A tort ! (Mais nous y reviendrons).

Le Kirghizistan et la politique anti-alcool de Gorbachev

À la sortie de l’avion, nous débarquons en pleine campagne. Le soleil est éblouissant, le ciel d’un bleu pastel. Il fait 41° C sous un soleil de plomb. Autour de nous des champs à perte de vue. Au loin, les montagnes avec leurs sommets encore enneigés. C’est sublime. Les blés viennent tout juste d’être coupés. Une unique grande route, jonchée de charrettes remplies de fruits et de légumes, de marchands ambulants et de poteries artisanales, relie l’aéroport à Bishkek, la capitale. Cette beauté pittoresque me rappelle avec nostalgie la campagne isarienne de mon enfance en Picardie, dans le nord de la France.

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Nous sommes en quête d’information. Un ancien Ministre de l’Agriculture (dont nous tairons ici le nom) accepte de nous rencontrer dans un des rares bars à vin de la ville. L’endroit est froid et désert. La déco quasi inexistante. « Normal, nous explique-t-il, l’importation de vin est très récente dans le pays et pour l’instant la plupart des Kirghizes n’ont ni les moyens, ni l’éducation pour boire du vin ». Il y a bien eu une production de vin dans le courant du XXème siècle : 13 coopératives produisant essentiellement des vins doux et un effervescent sucré (230,000 litres de bulles par an tout de même). « Mais tout a été arrêté en 1985, sous couvert de la politique anti-alcool du gouvernement de Gorbachev  censée éradiquer l’alcoolisme en URSS ». Un tournant qui aura eu raison de l’industrie viticole Kirghize…

Le renouveau du vin Kirghize n’est pas (encore) pour demain

Aujourd’hui il est clair qu’aucun investisseur ne se risquerait à mettre de l’argent dans la production de vin au Kirghizistan : outre le fait que la consommation de vin y soit proche de néant, il faut également plusieurs années avant que la vigne ne produise ses premiers fruits, et la situation économique du Kirghizistan n’est pas assez stable pour engager un tel risque. « N’oublions pas les deux révolutions récentes de 2005 et 2010 qui ont embrasé le pays ! », nous met-on en garde. L’ombre du spectre communisme de l’ex Union Soviétique plane encore bel et bien sur le pays.

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Alors on cultive désormais exclusivement des céréales pour la production de vodka et autre brandy. Et paradoxalement, la législation sur certains alcools est devenue très souple et il n’est pas rare de trouver dans les montagnes des boissons artisanales « faites maison » comme le bozo (un alcool de blé titrant 30°) ou encore le kymyz (du lait de jument fermenté et alcoolisé). Quelle frustration… Nous aurions aimé rencontrer quelques vignerons Kirghizes, comprendre leur histoire et déguster leurs vins. Nous arrivons tout simplement 29 ans trop tard…
Alors en guise de lot de consolation – et sur la route du Kazakhstan – nous décidons de nous rendre en minibus dans les montagnes de Karakol, au nord du lac d’Issyk-Koul, le temps d’un trek de deux jours en pleine nature. Et pour couronner le tout, nous dormons le soir venu dans une yourte en montagne, faisant amis-amis avec quelques éleveurs de bétail à cheval au passage. Dépaysement garanti !

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Des vignobles de 1500 hectares au Kazakhstan… c’est possible

C’est en regardant une carte que je me suis aperçu que le Kazakhstan…c’est grand ! 4,5 fois la taille de la France. Par chance les vignobles se trouvent au sud-est du pays, à mi chemin entre Almaty et la frontière Kirghize. Nous n’avons donc pas loin à aller.
On sent tout de suite en arrivant à Almaty que le pays s’en sort économiquement mieux que son voisin Kirghize : les routes sont bonnes, les bars et restaurants branchés sont légion et il n’est pas rare de croiser des 4×4 et autres voitures de luxe dans le centre ville. Le pétrole ça aide non ?!

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Côté vignoble on ne peut pas dire que le Kazakhstan se porte aussi bien. En 1991, Gorbachev, toujours avec la même volonté qu’ailleurs en URSS de stopper l’alcoolisme notoire, fit arracher la majorité du vignoble du pays. On ne compte désormais plus que trois domaines officiels : Bacchus, Issyk et Turguen. On peut toutefois trouver quelques petits domaines privés, entre 2 et 3 hectares, bien mieux entretenus, car appartenant à de riches Kazakhs qui produisent pour leur consommation personnelle. Certains de ces micros domaines privés font même appel à des consultants français pour l‘élaboration de leur vin.

Nous sommes attendus par Turguen Winery, un tout jeune domaine réhabilité en 2009 et dont la quasi totalité des 1500 hectares de vigne n’est pas encore palissée, faute de main d’œuvre. Ici on produit 11 millions de bouteilles par an avec la moitié des raisins du domaine. L’autre moitié est vendue comme raisins de table aux supermarchés du pays.

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Les deux vins de Turguen ne seront embouteillés que d’ici quelques semaines. Ils nous sont donc servis dans des grandes carafes. Original ! Un aligoté blanc très timide, aux notes d’amande et de coing, suivi par un rouge aux notes de groseille et de terre battue, un peu dilué, assemblage de cabernet sauvignon, syrah et saperavi(2). Les deux vins sont vendus 9€ la bouteille.

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Petite frayeur en quittant le domaine : le vignoble se trouve non loin d’une zone militarisée où les exercices de tir quotidiens se font à balles réelles ! Or pour quitter le domaine et continuer notre périple il nous faut passer par une portion de route longue de 2 km en plein dans la zone d’exercice. Un militaire en poste nous somme d’attendre 20 minutes, jusqu’à la pause de midi, heure à laquelle les exercices s’arrêtent. Nous suivons son conseil à la lettre, histoire d’éviter une balle perdue…

Des températures extrêmes pour la vigne

Heureusement que Globalink(3), notre principal contact au Kazakhstan, nous a gentiment mis à disposition une voiture avec chauffeur pour nos déplacements dans les vignobles de la région. Conduire sur les routes de campagne n’est pas du luxe et peut rapidement devenir un sport national, tant les gens roulent vite et dangereusement. Quant à trouver les vignobles  (qui ne sont indiqués à aucun moment, ça serait trop simple) –  c’est un véritable jeu de piste grandeur nature –  qui n’est pas sans me rappeler nos magnifiques galères au Kenya !

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Après 2h de route – et à raison d’un arrêt tous les 2km pour demander notre chemin – nous arrivons à Issyk Winery, à (seulement) 40km d’Almaty. Le domaine qui date de 1932, produit 700 tonnes/an grâce à ses 200 hectares de vignoble. La cuverie est vétuste et les équipements, qui remontent à l’entre deux guerres, n’ont jamais été changés ; ce qui n’est pas sans donner un certain charme à l’endroit.

Nous visitons le vignoble par 45 °C… C’est étourdissant. Beaucoup de raisins, encore verts, sont déjà grillés par le soleil.

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Cette année est particulièrement sèche et l’irrigation au goutte-à-goutte ne suffit pas. La vigne est donc inondée toutes les deux semaines. C’est violent mais nécessaire nous dit-on, au risque sinon de voir mourir la plupart des pieds. Malgré cela les sols restent pauvres et secs et génèrent une poussière incroyable dans l’air. Quant aux températures en hiver, elles descendent jusqu’à -35 °C dans cette partie du monde, obligeant à enterrer la vigne plusieurs mois durant, comme en Chine.

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Cela donne des vins frais, rustiques, rafraîchissants et très légers dans l’ensemble ; qui conviennent bien à ce type de climat. Comme leur “Riesling Dry 2009“ (environ 3.50€), le très aromatique “Muscat Dry 2009“ (environ 3.10€), le “Sweet White 2011“ (un assemblage de Chardonnay et Muscat vendu 3.10€) ou encore le “Gold of Issyk 2010“, vin iconique du domaine (un assemblage de cabernet sauvignon et merlot élevé deux ans dans des barriques de plusieurs vins et vendu 6.20€).

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Alors il est vrai que le communisme a frappé de plein fouet le Kirghizistan et le Kazakhstan et qu’on en trouve encore des traces bien palpables. La vigne en a très fortement souffert – quand elle n’a pas disparue.

Et même si ces deux pays ne seront pas les grands pays viticoles de demain, c’est avec beaucoup de plaisir et d’envie que nous vous invitons à vous y rendre, le temps d’une semaine (ou d’un mois pour les plus aventuriers) : les randonnées sont à couper le souffle et les itinéraires nombreux. Les gens sont accueillants, la nourriture est délicieuse…et le billet d’avion n’est pas cher ! Avis aux amateurs.

WineExplorers’ment votre,
JBA

 

(1) Le suffixe -stan désigne un lieu ou un peuple en persan. Le Kazakhstan signifie donc le « pays des Kazakhs », tout comme le Kirghizistan désigne le « pays des Kirghizes ».
(2) Le saperavi est un cépage géorgien originaire de la vallée Alazani, dans les montagnes du Grand Caucase.
(3) Globalink est  le partenaire transport et logistique de DB Schenker en Asie centrale.