Le Maroc, un vignoble en pleine mutation

Depuis 40 ans, le vignoble marocain est en mutation. On y voit une diversité de styles affichés et la réhabilitation de vignobles oubliés. Pour notre plus grand bonheur. Car n’oublions pas que le Maroc reste l’un des berceaux des dernières vignes sauvages. Un Royaume où les premiers vins furent élaborés vers le VIe siècle av. J.-C., lors des installations des comptoirs phéniciens et grecs.

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Aujourd’hui, treize domaines redonnent au Maroc ses lettres de noblesse, se partageant près de 7 000 hectares de vigne, pour environ 50 millions de bouteilles produites par an(1). On y compte même trois AOC et quelques AOG(2). De quoi ravir notre curiosité. De Meknès à Casablanca, tour d’horizon d’un vignoble placé sous le signe du soleil.

Le long des contreforts du Rif, la vigne

Embarquant avec notre camping-car depuis l’Espagne, à bord du ferry de la société FRS, il nous faudra à peine une heure de traversée pour rallier Tarifa à Tanger. Puis un peu moins de deux heures pour rejoindre la région de Meknès, au nord, sur un réseau routier aussi neuf qu’agréable à conduire.

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Notre première visite nous amène entre Rabat et Fès, au domaine Castel (Société de Vinification et de Commercialisation du Maroc), l’un des acteurs majeurs du pays. Nous arrivons soudain, aux pieds du Mont Zerhoun, face aux contreforts du Rif, où s’étendent des hectares de vigne à perte de vue. Le spectacle est grandiose.

Malgré l’altitude (700m), il fait déjà 32°C à 10h du matin lors de notre visite à la mi-août. « Les températures sont montées jusqu’à 46-48°C en juillet », nous raconte Paul D’Herbès, l’œnologue du domaine. Nous visitons le vignoble de 500 hectares, d’une seule parcelle, majoritairement planté en cabernet sauvignon, merlot, syrah, grenache et cinsault, et travaillé en culture raisonnée(3).

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Au total, le domaine Castel s’étend sur 1400 hectares. L’une des spécialités du domaine – qui produit une large gamme de vins – est le Vin Gris, un délicieux vin à la couleur rose pâle, très rafraîchissant et obtenu par pressurage direct des raisins grenache et cinsault.

Les Celliers de Meknès, à l’initiative de la première AOC du Maroc

Bienvenue aux Celliers de Meknès, le long des contreforts de l’Atlas. Avec 2400 hectares de vignes, c’est le principal – et incontournable – acteur de la viticulture marocaine depuis les années 50′.

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Grâce à la protection des montagnes, la région reste tempérée, avec 34°C en moyenne l’été, et de fortes variations climatiques en hiver. Il n’est d’ailleurs pas rare d’y voir de la neige en janvier. Un terroir bien spécifique, aux terres grasses et argileuses uniques, que Brahim Zniber, fondateur des Celliers de Meknès et premier producteur de vin du Maroc(4), a toujours souhaité mettre en avant.

Les Celliers de Meknès furent ainsi les pionniers dans la mise en place d’appellations d’origines contrôlées, avec la création en 2005 des Coteaux de l’Atlas, la première AOC marocaine. Puis en 2012, avec la première méthode traditionnelle du Royaume et la création de l’AOC Crémant de l’Atlas.

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« Nous sommes également en train de convertir 400 hectares en agriculture biologique depuis cette année », nous confie Josselin Desprez De Gesincourt, le directeur export. Une initiative à souligner et qui s’inscrit dans le renouveau du vignoble marocain. Les vins du Château Roslane, la propriété iconique des Celliers de Meknès, sont très prometteurs, surtout en rouge (cabernet sauvignon, merlot et syrah). Un très joli domaine que l’on peut visiter et qui ouvrira prochainement un hôtel de luxe et un restaurant gastronomique. Avis aux amateurs.

La région de Rommani retrouve un nom

Autre belle découverte : la région de Rommani, dans la province de Khemisset (à mi-chemin entre Rabat et Fès). Probablement l’un des terroirs les plus prometteurs du Maroc, avec en moyenne 5°C de moins qu’à Meknès. Un point très appréciable pour les occidentaux que nous sommes!

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Visite de l’Hacienda des Cigognes, pionnier viticole de Rommani. Un domaine à l’initiative de la famille Moullablad, installée dans la région depuis 1914. Dans les années 90, Abdeslam Moullablad et son fils Karim, l’actuel propriétaire, replantèrent le vignoble sur ces anciennes terres viticoles, redonnant ainsi vie à la viticulture dans la région.

La nouvelle cave, en construction, affiche déjà de somptueuses voûtes, dites « cathédrales ». Une forme de cave en hauteur, typique au Maroc, permettant une meilleure aération des bâtiments et jouant un rôle de régulateur thermique naturel. Les cuves sont principalement en béton, pour une production de vins sur le fruit et avec davantage de fraîcheur. L’ensemble est très impressionnant. Il faudra cependant patienter encore quelques mois pour voir éclore le premier millésime…qu’il nous tarde déjà de goûter!

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En attendant, nous découvrons les 98 hectares de vigne du domaine, répartis sur deux sites et principalement plantés en merlot, cabernet sauvignon, syrah, carignan et tempranillo. Les équipes sont en pleine vendange.

« Au Maroc, ce sont les femmes qui font la vendange, tout comme la taille et les autres travaux méticuleux de la vigne », nous explique Boris Bille (sommelier et membre Fondateur de l’Association des Sommeliers du Maroc(5)), lors de la visite. 

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Avec la grande variété de tuniques des travailleuses, toutes plus colorées les unes que les autres, la vigne a comme un air de fête.

Autre fer de lance de l’AOC Côtes de Rommani : La Ferme Rouge. Créé en 1908, le domaine est aujourd’hui entre les mains de l’oenologue français Jacques Poulain. « La Ferme Rouge jouit d’une situation unique en plein cœur de la région des Zaërs : à 450m d’altitude et à 45 km de l’océan, le vignoble bénéficie toujours d’une forte influence atlantique. Il est également protégé à l’ouest par les vallées de l’oued Korifla et au sud par les premiers contreforts du Moyen-Atlas », nous explique Jacques.

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Ce domaine de 300 hectares, planté d’un seul tenant, présente une richesse de sols exceptionnels : sables anciens, argiles rouges, schistes et glaise ferrique, sur des sous-sols argilo-calcaire. Les vins sont vinifiés et élevés dans un chai ultra moderne. La Ferme Rouge a tout pour faire de très jolis vins.

Des vins rouges généreux et gourmands

Notre séjour s’achève à 50 km au nord-est de Casablanca, au Domaine des Ouled Taleb de Benslimane, exploité par la société Thalvin depuis 1968 et désormais entre les mains de la famille Zniber.

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Cette magnifique propriété, créée en 1926, est la plus ancienne cave viticole encore en activité au Maroc. Le domaine a vu se succéder ces dernières années deux œnologues français, aussi talentueux que sympathiques : Jacques Poulain (désormais à La Ferme Rouge) et Stéphane Mariot, directeur du domaine depuis 2011.

Thalvin est un formidable exemple du potentiel du vignoble marocain pour produire des vins rouges généreux et gorgés de fruits. Notamment autour du cépage rouge arinarnoa, une découverte pour nous.

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Ce croisement entre les cépages tannat et cabernet sauvignon, produit des vins gourmands, sur des notes de mûre et de myrtille. Ce domaine de 240 hectares est également planté en sauvignon blanc, chardonnay, viognier, syrah, grenache, cinsault, merlot et cabernet sauvignon. Ici aussi, c’est la vendange. Et l’enthousiasme des travailleurs autour de nous, tout comme l’effervescence qui règne sur le domaine, font plaisir à voir!

Nous ne pouvions conclure ce séjour sans évoquer Aït Souala, l’ancienne cave viticole d’État, dont nous avons eu la chance de pouvoir visiter les vestiges ; la cave ayant arrêté son activité avec le millésime 2011.

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Un moment intense et chargé d’émotion, dans ces lieux aujourd’hui fantomatiques et qui furent, pendant la période faste du vignoble marocain (1970-1990), rien d’autre que la plus grosse cave coopérative au monde, avec quelques 650 000 hL de capacité.

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JBA

 

Merci aux domaines Castel (Société de Vinification et de Commercialisation du Maroc), Celliers de Meknès, La Ferme Rouge, Thalvin et à l’Hacienda des Cigognes, pour leur accueil chaleureux. Un immense merci à Driss Mouhib, Josselin Desprez De Gesincourt et Boris Bille, pour nous avoir organisé ce programme marocain haut en couleurs. Enfin, merci à Karim Moullablad et à toute l’équipe de l’Hacienda des Cigognes, pour ces magnifiques chapeaux traditionnels qui nous ont été offerts, clin d’œil amical aux chapeaux traditionnels des travailleurs dans le vignoble.


(1)
Chiffres 2016.

(2) Le Maroc compte trois appellations d’origine contrôlée (AOC) : Coteaux de l’Atlas, Côtes de Rommani, et Crémant de l’Atlas ; six principales appellations d’origine géographique (AOG) : Zaer, Zenata, Ben M’tir, Guerrouanne, Zemmour et Berkane.
(3) La culture raisonnée est l’application à la viticulture du concept d’agriculture raisonnée, c’est à dire des démarches globales de gestion d’exploitation qui visent, au-delà du respect de la réglementation, à renforcer les impacts positifs des pratiques agricoles sur l’environnement et à en réduire les effets négatifs, sans remettre en cause la rentabilité économique des exploitations.
(4) Brahim Zniber, qui s’est éteint en septembre 2016 à l’âge de 96 ans, fut un homme d’affaires, agriculteur et vigneron marocain, connu comme étant l’un des pionniers du renouveau de la viticulture marocaine.
(5) Créée en 2012, l’Association des Sommeliers du Maroc (ASMA) permet au Royaume de se doter de la première association de sommeliers d’Afrique et d’intégrer l’élite de la sommellerie internationale. À sa tête, Michèle Chantôme, qui est également secrétaire de l’Association des Sommeliers Internationale (ASI).

Thierry Bernard, un vigneron casse-cou à Madagascar

 “La vocation, c’est d’avoir pour métier sa passion“ (Stendhal)

Enfant terrible, ancien militaire de carrière, passionné par le rugby, les armes et la bande-dessinée, parcours d’un vigneron casse-cou hors normes.

WINE EXPLORERS : Parle-nous de ton parcours atypique.
THIERRY BERNARD : Né en Décembre 1967 à Bergerac. Fils, petit-fils et arrière-arrière petit-fils d’agriculteurs-viticulteurs, passé par les Scouts d’Europe et éduqué chez les sœurs dans le privé, mon enfance stricte m’a appris les vraies valeurs de la vie. A 10 ans, je conduisais déjà le tracteur dans les vignes. Mais ce que je souhaitais avant tout : devenir militaire pour servir dans les troupes aéroportées de l’Infanterie de Marine. A 16 ans, je passe ma préparation pour devenir quelques années plus tard parachutiste. Je serai par la suite tireur d’élite.

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Après avoir servir mon pays de nombreuses années, un besoin de nouveau défi se fait sentir. La rencontre d’un voisin, Luc Deconti, du Château Tour des Gendres, m’apportera le défi recherché ! Durant un millésime (1989), je vais l’observer et apprendre l’art du vin et de la vinification. Je me lance  dans des études viti-œnologiques, et lis les écrits d’Émile Peynaud. Pendant ce temps, mon père qui à compris, décide de restructurer l’exploitation, abandonne l’élevage et….construit un chai de vinification flambant neuf. Le Château Singleyrac renaît de ses cendres. Je me lance avec le millésime 90, sous les yeux  attentifs de mes mentors. Le rêve. Mon blanc sec, un sauvignon-muscadelle, remarqué par Pierre Casamayor, sera servi chez Alain Passard à l’Arpège. C’est une première victoire. Ma passion, devenue une vocation, ne me quittera plus.

WE : D’où te vient ton surnom de « vigneron casse-cou »?
TB : Un article dans la Revue du Vin de France sur les vins du Clos des Terrasses, pour lequel j’avais travaillé, me nommera le “casse-cou vinificateur de Bergerac“ ! Ceci en rapport avec mes autres passions : la moto enduro et le rugby. A l’origine de la création du 15 de la Grappe avec Régis Lansade (vigneron en Pécharmant), un club regroupant d’anciens rugbymen et des vignerons passionnés, jouant n° 6, on me nommait déjà « l’Irlandais » pour mon tempérament combatif.

WE : Il paraît que tu as même réalisé une cuvée pour l’écrivain anglais William Boyd?
TB : Oui, le Château Pécachard 2005, un 100% Cabernet franc, vinifié dans des cuves de 1,20m de hauteur et de 2,80m de largeur, pigé aux pieds et élevé en barrique de 500 litres ! Un souvenir incroyable. Un fruit croquant, remarqué à l’époque par Antoine Gerbelle et Bernard Pivot. Egalement le rosé Pécachard 2006, adoré par le club de foot de Chelsea.

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WE : Qu’est-ce qui t’as amené à Madagascar?
TB : Après un break en 1998, suivi de deux années difficiles (divorce, accident de moto, hésitations à partir), je reviens à la vinification pour un domaine, mais sans passion… En 2005 je démissionne et part en vacances pour trois mois à….Madagascar. Là, j’y découvre une façon de vivre bien moins stressante ! Il fait chaud, les filles sont belles, et en plus il y a des vignobles ! Ca gamberge dans ma tête. Il me faut faire quelque chose. De retour en France, mon ami Luc Deconti, me demande de remplacer le chef de culture d’une propriété à Saint-Emilion, en arrêt maladie pour un mois. J’accepte. La collaboration durera finalement quatre  années ! Jusqu’au jour ou un autre ami, Jean Charles LUTAUD, me demandera de  conseiller l’un de ses amis fraîchement installé à Madagascar pour y faire du vin. J’accepte sans hésiter et l’aide pendant mes vacances à «  Mada ». En 2009 je monte à Madagascar une société de conseils en agriculture, agronomie et viticulture : OPEX Mada SARL. Je fus le premier vigneron à produire, vinifier et commercialiser du vin issu de cépages nobles français à Madagascar, avec le millésime 2010 du Clos NOMENA (propriétaires : Pâquerette et Jean ALLIMANT). Preuve établie que l’on peut produire – non sans contrainte – un vin issu de cépages nobles à Madagascar.
A ce jour, mon activité de vigneron se concentre pour SOAVITA et en agriculture pour BIOAGRI (production de pommes de terre), et Artémésia Annua (production d’artémésinine pour les nouveaux médicaments anti-paludisme).

WE : Comment t’es-tu retrouvé œnologue-viticulteur du domaine SOAVITA?
TB : En 2011, alors que la grêle a ravagé le vignoble du Clos NOMENA, je manque d’occupation… Je rencontre Nathalie Verger, qui tient un atelier de broderie sur Ambalavao, Nathocéane et qui vient de prendre la tête de Soavita, le vignoble familial. Et même si Soavita, tenu par la famille Verger depuis 1973, est l’un des vignobles les plus connus de Madagascar, c’est un sacré défi qui m’attend : le vignoble est dans un piteux état. Les ventes de vin sont en chute libre. Soavita n’est plus que l’ombre de lui-même ! Tout est à refaire, le défi est là ! Touché par l’histoire de Nathalie, je lui propose un coup de main pour lui apprendre son nouveau métier de vigneronne. Je m’investis pleinement à la vigne comme au chai. Beaucoup de travail et un premier millésime 2012 correct. Le millésime 2013 est prometteur. Soavita a repris des couleurs et les ventes redécollent.

Nathalie Verger & Thierry Bernard

Nathalie Verger & Thierry Bernard


WE : Quels sont les vins que tu y produis?
TB : En blanc, la cuvée Kameleon NM, un blanc sec issu du cépage Couderc13, titrant 11.5%. Un vin frais et de plaisir que j’aime associer à des crustacés et des poissons grillés. Prix caveau : 12000 Ariary (environ 3.70€). En rouge, le Château Verger NM, un rouge 100% Petit Bouschet, à 12.5%. Des parfums de fruit rouge. Mon vin préféré. A déguster avec la cuisine locale.  Prix caveau : 12000 Ariary (environ 3.70€). Et le Domaine Manamisoa NM, un rouge plus léger 100% Petit Bouschet, idéal à l’apéritif. Prix caveau : 10000 Ariary (environ 3.10€). Egalement une curiosité : OMBILAY, un délicieux vin de noix.

WE : On parle de nombreux problèmes qui nuisent au bon fonctionnement du vignoble malgache. Peux-tu nous en dire plus?
TB: Les problèmes viticoles à Madagascar sont nombreux. Premièrement la population est pauvre, mais consomme beaucoup de vin. Et pour acheter du vin il faut de l’argent. Les vols sont malheureusement monnaie courante: fil de fer, piquets en bois, raisins… La climatologie est une seconde problématique : absence totale de pluie lors de la pousse de la vigne, des pluies et cyclones abondants lors des vendanges, abîmant considérablement les raisins.
Le vignoble est également plus que vieillissant et il est difficile de produire des boutures hybrides ici ; encore plus compliqué d’importer des plants nobles (le prix et la paperasserie administrative découragent facilement). La viticulture Malgache souffre et n’est pas du tout soutenue par l’état – comme pour le secteur agricole en général d’ailleurs. Et pour couronner le tout, les termites attaquent les piquets en bois ! Mieux vaut donc mettre des piquets de gros diamètre, histoire de ne pas avoir à les changer tous les ans. Mais à part ça, on peut faire du vin ici. La preuve !

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WE : Toi qui reçois beaucoup d’étudiants au domaine Soavita pour leur transmettre ta passion, comment vois-tu l’évolution de la viticulture à Madagascar depuis que tu y es arrivé pour la première fois en 2005?
TB : J’aime transmettre cette passion à des jeunes de ce pays. Je reçois énormément d’étudiants malgaches, mais la culture de la vigne et la production de vin ne semblent pas être dans leurs préoccupations…ça n’est pas dans leur culture.
D’ailleurs aucune école ne dispense de formation à Madagascar, c’est fort dommage. La solution serait peut-être d’envoyer des jeunes suivre des formations en France. Encore faudrait-il que l’Ambassade de France leur délivre des visas. Affaire à suivre.

Madagascar est un pays plein de défis. C’est ce qui le rend si attirant. La viticulture y est possible, Thierry Bernard nous l’a démontré. Il suffit juste d’avoir pour métier sa passion, comme le résume si bien Stendhal.

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Madagascar – derrière la pauvreté, une grande beauté

« Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme »,  disait Lavoisier.

S’il y a bien un pays dans le monde où la maxime de Lavoisier est appliquée à la lettre, c’est à Madagascar ! De la trousse d’écolier au pommeau de douche, en passant par une carcasse de voiture ou une paire de chaussures, chaque objet de notre quotidien d’occidentaux vient trouver à Madagascar une deuxième, une troisième, voire jusqu’à une dixième vie.

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Entre nature idyllique et recyclage permanent, Mada est un pays touchant

Ne cherchez plus de vieilles 2CV Citroën, Renault 5, Volkswagen 4L ou autres Peugeot 404 et 205 : elles sont toutes ici – ou presque – reconverties en taxi ! Un paradis pour les collectionneurs ? Probablement, me direz-vous. Mais ici, c’est plutôt un instinct de survie auquel nous sommes confrontés en permanence. Une dure réalité de la vie : Madagascar est un pays à deux vitesses où plus de 81% des 23 millions d’habitants vivent avec moins de $1,25 par jour et où 60% de la population a moins de 24 ans. Imaginez…
Quand on s’éloigne des grandes villes, c’est également une campagne sauvage à deux teintes où le verdoiement des rizières, des forêts et de la végétation vient délicieusement contraster avec le rouge-ocre des terres et des routes. Un véritable tableau de maître qui s’offre à l’œil du voyageur. Le jour et la nuit avec l’atmosphère de la ville.

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Mais Madagascar c’est aussi et avant tout – aussi saugrenu et impensable que cela puisse paraître – un pays producteur de vin. On y compte une dizaine de domaines, principalement répartis entre Fianarantsoa et Ambalavao, deux villes à environ 500km au Sud de la capitale, Antananarivo (Tananarive ou Tana en malgache).

Trouver des vignobles à Madagascar : une véritable Exploration

Chercher des contacts dans le vin peut parfois s’avérer être un chemin de croix, comme ici : très peu d’informations disponibles et aucune adresse sur les étiquettes. Ni même de millésime sur les bouteilles… Un peu compliqué donc, mais loin d’être impossible. Parole de Wine Explorers !
Nous passons quelques jours à Antananarivo à la recherche de numéros de téléphone. Après un déjeuner Au Bon Accueil, dans les hauteurs de la ville – pour apprécier un délicieux riz blanc crevettes-légumes pour moins de 2.50€ – nous nous confrontons à la dureté de la ville. Il fait chaud et humide. L’atmosphère est irrespirable par endroit. Les fumées noires des pots d’échappement nous font tousser. L’odeur nauséabonde des monticules d’ordures qui jonchent les trottoirs et dans lesquels des enfants errent, à la recherche de quelque nourriture, est difficilement soutenable. Chaque enfant que nous croisons nous agrippe la manche pour quelques billets. Pauvres petits, comment leur en vouloir ? Bienvenue dans le quart monde. Impression de tristesse et d’impuissance, d’avoir fait un bond en arrière dans le temps. Notre moral en a pris un coup.

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Enfin, après 5h de marche, nous trouvons Royal Spirits, le distributeur en vin et spiritueux de la ville. Nous y glanons quelques précieux renseignements sur les domaines locaux et apprenons par la même occasion qu’il existe une troisième région viticole, Antsirabe, à 18Okm au sud. Parfait, ça sera notre 1er stop.
Une dernière halte pour louer une voiture. Et là surprise de taille : à Madagascar…on vous impose un chauffeur ! Avec une telle misère autour de nous cela nous paraît impensable et extrêmement gênant d’avoir quelqu’un à disposition pour nous emmener où bon nous semble. Mais impossible de faire autrement. On nous explique que c’est parce que les routes sont mauvaises et dangereuses ; que c’est par mesure de sécurité. Au final je dois avouer que ce fut une grande aide pour nous d’être accompagnés par Mr Kiady Ramaroson, notre chauffeur, tout au long des 500km sur la RN7, la fameuse route du sud. Car en plus d’être un expert pour maîtriser les innombrables virages en épingle, l’étroitesse de la chaussée, les zébus qui se promènent sur la route, les trous immenses dans le bitume et le dépassement des camions de marchandises dans les côtes, Kiady a du demander son chemin à maintes reprises, et en malgache…

Kiady, notre chauffeur

Kiady, notre chauffeur


Antsirabe – cépages hybrides et bouteilles non-millésimées

Nous arrivons à Antsirabe, où nous attend Stephan Chan Fao Tong, propriétaire-viticulteur du domaine Andranomanelatra et dernier rescapé de la région. “Nous étions jusqu’à sept vignerons ici dans les années 70 – nous raconte-t-il – mais ils ont tous fermé les uns après les autres, certains n’arrivaient pas à vendre leur vin, d’autres ont vendu leurs terres pour y planter du fourrage pour les zébus“. Et il craint lui-même pour la pérennité de son domaine car ses enfants vivent en France et aucun ne songe à reprendre l’exploitation.
Sa philosophie : faire des vins mono-cépage pour garder la typicité et l’identité de chaque cépage vinifié. “Les cépages hybrides – par définition des cépages qui ont été croisés avec au moins deux espèces vitis – s’adaptent mieux à Madagascar : ils demandent moins d’eau et sont plus résistants aux maladies ; c’est pourquoi la grande majorité des domaines les utilisent“, nous explique Stephan.

Stephan dans sa cave

Stephan dans sa cave


Deux coups de cœur pour ce domaine : la cuvée
Seyve Villard et le Rouge Viala.
Grand Cru d’Antsirabe Seyve Villard NM, (non-millésimé). Un vin rouge issu du cépage hybride Seyve Villard et élevé dans des cuves béton pour garder la fraîcheur et le croquant du fruit. Nez qui se rapproche d’un Côtes du Rhône. On retrouve en bouche un goût de groseille et de violette, avec un peu de poivre. Un vin à associer avec un carpaccio de zébu ou une blanquette de poulet. Prix caveau : 9000 Ariary (environ 2.80€).

Grand Cru d’Antsirabe Rouge Viala NM. Un vin rouge issu du cépage hybride Viala, également élevé en cuve béton. Nez de groseille à maquereau et de bonbon. Bouche sur la cerise griotte. Vin très frais et de plaisir immédiat. Accompagnera des plats épicés comme un poulet coco-curry ou des côtes de porc au paprika. Prix caveau : 9000 Ariary (environ 2.80€).
Les autres vins du domaine : Rouge Alicante NM (9000 Ariary au domaine, environ 2.80€) ; Rose Viala NM (7000 Ariary, environ 2.20€) ; Gris de Gris NM (7000 Ariary, environ 2.20€) ; Blanc Couderc NM (7000 Ariary, environ 2.20€)

Fianarantsoa – entre vin de messe et vin gris

Nous sommes à 200km au sud d’Antsirabe. Pour visiter le Clos Malaza, dans la région de Fianarantsoa, oublier le GPS, il ne trouvera pas. Une adresse ? Il n’y en a pas. Nous quittons la route principale à Fiana pour nous enfoncer dans la brousse, faisant grincer les amortisseurs sur des routes étroites et défoncées, empruntant des passerelles en bois précaires pour franchir des ravins,  passant par des étendues boueuses qui nous semblent infinies, pour enfin tomber sur le Clos Malaza, perdu en pleine nature. Ce domaine caché en pleine nature appartenait jadis aux Rois Betsileo. Ce n’est qu’au début du XXème siècle que des pères jésuites y établirent l’un des premiers vignobles de Madagascar. Depuis 1987, c’est le groupe Mac & Frères qui depuis perpétue son exploitation.

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Leur cuvée Rouge NM, un assemblage de Petit Bouschet (90%), Villard, Chambourcin (aïeul Pinot noir), Villardin et Varousset nous a séduits, avec ses arômes de fraise écrasée et de mûre. Des tannins fins en bouche et un fruit croquant. Accompagne fort bien des légumes sautés au bœuf. Prix revendeur : 10300 Ariary (environ 3.20€).
Le Vin Gris NM, autre vin du domaine, est une spécialité du pays. C’est un assemblage de vin blanc majoritairement (ici 90% de Couderc13) et de vin rouge (10% de Petit Bouschet). Une curiosité. Avec un nez d’amande et une amertume très soutenue en bouche. Un vin à boire frais à l’apéritif avec des samossas. Prix revendeur : 10000 Ariary (environ 3.10€).
Les autres vins du Clos Malaza : un Blanc Sec NM et un Blanc Doux NM, un Rosé NM et un délicieux Vin d’Ananas NM sec.

De l’autre côté de Fianarantsoa, direction la région du « Petit Vatican », qui tient son nom des nombreuses congrégations religieuses présentes  – on en compte douze différentes dans un périmètre de quelques kilomètres à peine. Nous partons déguster les vins du Monastère de Maromby, fondé en 1958 par une douzaine de frères de l’Abbaye du Mont Des Cats, à Lille, et qui abrite un domaine de 7 hectares assurant aux moines leur unique source de revenu grâce à la vente des bouteilles. 50% est planté en Courdec13, le reste en Petit Bouschet.

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Deux vins blancs et deux vins rouges sont produits (en sec et en doux), ainsi qu’un vin gris, un vin de messe et deux vins d’orange. Prix caveau : entre 6000 et 7000 Ariary (environ 1.90€ et 2.20€). Des vins de méditation, sans aucun doute…

Ambalavao – capitale du vin et cépages nobles au milieu des hybrides

Nous visitons Soavita, l’un des vignobles les plus connus de Madagascar et tenu par la famille Verger depuis 1973 et qui a vu son vignoble gagner en qualité ces dernières années pour se hisser au sommet des vins malgaches. Dans la vigne comme au chai, celui qui a redonné à Soavita ses lettres de noblesses, c’est Thierry Bernard, œnologue bergeracois d’origine –et qui a notamment fait ses armes à St-Emilion.
En blanc, la cuvée Kameleon NM, un blanc sec 100% Couderc13. On retrouve l’amande au nez comme en bouche avec une jolie amertume et un côté un peu pommadé. Une finale fraîche sur la poire. 11.5% alcool pour un vin à déguster sur des poissons grillés. Prix caveau : 12000 Ariary (environ 3.70€).
En rouge, Château Verger NM, un rouge 100% Petit Bouschet, parfaitement équilibré et titrant à 12.5%. Une structure sur le fruit rouge avec un joli nez sur la mûre. A apprécier sur un risotto poulet-champignons.  Prix caveau : 12000 Ariary (environ 3.70€).
Egalement la cuvée Domaine Manamisoa NM, un rouge plus léger 100% Petit Bouschet, idéal pour le début de repas. Prix caveau : 10000 Ariary (environ 3.10€).

Nous apprenons que la casi-totalité des bouteilles de vin sont recyclées à Madagascar. On décolle les vieilles étiquettes, on lave, on rince, on fait sécher en plein air…et le tour est joué !

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Non loin de là se trouve le Clos Nomena, le seul vignoble de Madagascar à utiliser des cépages nobles. Les vins que nous avons eu la chance de goûter datent de la vendange 2010 et sont pour l’instant le seul millésime produit par Clos Nomena : 2011 et 2012 ne sont pas sortis faute d’une météo trop capricieuse. Qu’importe, 2010 est un délice et les deux vins que nous avons bus resteront un excellent souvenir. Rigolo : ils ont également été vinifiés par Thierry Bernard.
Le Blanc Moelleux NM, un assemblage de 90% Chenin blanc et 10% Riesling, est d’une grande finesse. Le vin a perdu de sa sucrosité mais il tend sur des notes de miel, d’épices et de pétrole. Un délice. “Garçon, un moelleux au chocolat avec ce vin s’il vous plait“.

Le Rouge NM, un assemblage de Syrah et de Malbec, affiche une fraîcheur surprenante, avec des notes de moka, de fruits noirs et d’épices. Une finale sur la mûre et la violette. Donne envie de croquer dans une souris d’agneau.

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Notre périple s’achève ici. Madagascar nous aura surpris et émus à plus d’un titre. Nous en retiendrons la beauté de ses campagnes et l’accueil des locaux. Une chose est sûre,  Antananarivo n’est pas ce que nous retiendrons. C’est une bulle à part et non représentative du pays. Un peu comme New-York et les USA si l’on veut un point de comparaison.
Un dernier expresso siroté dans les jardins du Café de la Gare, – lieu incontournable de Tana pour un déjeuner d’affaires ou entre amis –  et il est déjà temps de nous mettre en route pour notre prochaine destination.

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NB : d’autres domaines existent à Madagascar : Lazan ‘I Betsilio S.A., une coopérative de  Fianarantsoa ; S.A. Chan Foui et Fils à Ambalavao, qui produisent les Côteaux d’Ambalavao ou encore le Domaine Lovasoa, Cave de Fianarantsoa. A visiter lors d’une prochaine venue.

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